Denis-Daniel Boullé, journaliste et chroniqueur

L’EMPÊCHEUR DE RÉFLÉCHIR EN ROND

Michel Joanny-Furtin
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Photo prise par © Jean-Charles Marier
Photo prise par © Jean-Charles Marier

Comment présenter Denis-Daniel Boullé ? À moins peut-être de le laisser faire ça lui-même ! Et c’est un "running gag" entre lui et moi de dire que cet exercice sera… extrêmement distrayant !

« Vers l'âge de 13 ans, j'ai réalisé que j’étais attiré par les hommes», commence Denis-Daniel. « Mon frère ainé et ma sœur étaient déjà au courant. Le fait de le dire ne relevait pas pour moi d’un courage, mais bien d’une nécessité, pour ne pas en crever. J'ai craché le morceau malgré l'opposition de mes parents lors de mon party d'anniversaire de mes 18 ans ! Un party dont toute la famille se souvient comme d’un grand drame. J’étais déjà intense alors je n’ai pas fait dans la dentelle.»

« Vers la fin des années 70, les militants progressistes s'intéressaient à toutes sortes de causes… sauf, bizarrement, à la cause des homosexuels. Comme j’étais très politisé, un sport dans ma famille, j’ai rejoint alors les comités homosexuels qui se mettaient en place dans le courant des années 70 comme les GLH (Comités de libération homosexuelle) et le CUARH (Comité d'urgence antirépression homosexuelle). Des groupes constitués en grande partie de gars et de filles qui comme moi étaient passés par des partis politiques de gauche et d’extrême-gauche en France. Ces groupes étaient de véritables creusets de réflexion sur la lutte et les enjeux de ce que pouvait être l’orientation sexuelle. Il y avait des discussions sur l’hétérosexisme, le couple, la place des femmes dans la société, la libération sexuelle, l’âge de la majorité sexuelle. On se voulait des réformateurs sociaux dont les apports dépasseraient la simple question de l’homosexua-lité», ajoute Denis Daniel en souriant, «avec pas mal d'expériences sexuelles où l'on mettait certaines théories en pratique. La théorie sans l’épreuve de la pratique, ça ne sert pas à grand-chose... (Rires), il m’est arrivé d’avoir pendant quelques mois cinq hommes en même temps dans ma vie. Nous intervenions beaucoup sur le terrain avec des risques d’être confrontés souvent à l’agressivité. Mais attention, nous avions énormément de plaisir dans ce que nous faisions, nous utilisions la dérision, la provocation. Il y avait un bonheur d’être dans la transgression.»

« Pour poursuivre mes études à l’université, et avoir un revenu, j'ai choisi de suivre une formation d'instituteur parce que les études étaient salariées. Que ce soit à l’École normale d’instituteurs, ou plus tard dans les écoles où j’enseignais, je ne me suis jamais caché. Mais j’étais le gai de service. C’était drôle de voir certains collègues lesbiennes et gais se tenir loin de moi de peur qu’en me fréquentant de trop près leur orientation sexuelle ne soit révélée… même si tous les autres collègues le savaient. Certains pensent que parce qu’ils ne le disent pas, personne ne le sait, bullshit !»

« Pendant mon année sabbatique au Québec en 1983, j’ai continué à écrire pour le mensuel du CUHARH, sur la vie gaie à Montréal. Revenu en France, j’ai assisté à la fin du CUARH en 1987, à l'arrivée dévastatrice du sida, et à la peur d’un retour de bâton contre les homosexuels à qui on reprochait l'épidémie de sida. En tant que militants politiques, nous avons été incapables de trouver une réponse face au sida. Heureusement, une nouvelle génération de militants est apparue, qu’on appellera, les militants sida qui ont su dans la tourmente organiser des services et construire un discours sur le sida. De plus, beaucoup de ceux avec qui j’avais milité sont morts à cette période-là. Je compte sur les doigts d'une main les amis qu'il me reste de cette époque… »

 

Denis Daniel Boulé


«De retour à Montréal en 1993, je me suis impliqué dans plusieurs organismes de la communauté : image+nation, les Archives gaies du Québec, la Table de concertation des Gais et Lesbiennes de Montréal pendant deux ans. » Denis-Daniel en deviendra même le coordonnateur quelque temps et, bien sûr, « le magazine Fugues à partir de 1996, tout en travaillant au cabinet d'avocats de Noël Saint-Pierre comme assistant responsable de dossiers d'immigration des minorités sexuelles. «Ce fut pour moi une véritable confrontation aux réels défis que traversaient d'autres gais dans d'autres pays. Cela tombait bien, puisque j’avais envie de travailler autour et sur les questions LGBT».

Fugues est comme une seconde famille pour Denis-Daniel, il pourra enfin écrire sur des thèmes qui l’affectionnent particulièrement, le culturel, le social et le politique, et même le sida. « Fugues est un magazine qui rejoint tout le monde et a donc un public très large, et on peut avoir aussi des articles de fond, de réflexions, c’est cela qui m’a plu. Et puis, cela m’a donné l’occasion de rencontrer la plupart des personnalités qui font l’actualité aussi bien dans le monde politique que dans le monde artistique et le monde communautaire. Par les échos que nous avons depuis des années, la revue joue vraiment un rôle. Elle l’a joué entre autres au moment de la reconnaissance des conjoints de même sexe, ou encore pour l’union civile, et sur le sida. Au fil des années, ceux qui travaillent au journal sont devenus des amis.» 

Ce qu’il aime le plus comme journaliste, ce sont les entrevues. « Ce que j'aime, c'est rencontrer des gens. Ce qui m’allume, ce sont des gens qui sont passionnés, qui me font réfléchir et avancer, qui savent exciter ma curiosité. Je n’aime pas que l’on me serve la soupe. Quand j’écris, j'ai un regard critique qui se fonde sur énormément de lectures et de rencontres. Ça me désole de constater la méconnaissance des réalités LGBT par de nombreux gais eux-mêmes. Mais ils ne sont pas moins victimes de cette acculturation générale que le reste de la population. Comme si la réflexion intellectuelle n’était que du pelletage de nuages. On oublie que les plus grandes avancées de l’humanité ont été faites par des pelleteux de nuages, sinon la terre serait toujours plate. Heureusement, il existe dans le communautaire des hommes et des femmes qui ont un regard politique sur nos communautés. Ils et elles ne se voient pas seulement comme des prestataires de service pour les plus vulnérables d’entre nous. Je suis plus critique face au style de vie gai, mais je l’étais déjà très jeune. Critique devant une certaine hétérosexualisation dans nos façons d’être, la face cachée de l’acceptation. Mais c’est le propre de toutes les minorités, lorsqu’elles se voient reconnues socialement, de se fondre dans le moule, même si ce moule les rejetait auparavant, bonne question à méditer ».

« La passion a toujours été motrice chez moi, dans ce qu’elle avait de merveilleux, comme dans ce qu’elle avait de plus douloureux. Je ne vis pas ma vie comme un usurier qui thésaurise pour plus tard. Plus tard c’est le cimetière. Pendant que l’on ne pense qu’à se protéger de tout, des pauvres, de la maladie, de l’amour, de la vieillesse annoncée, on oublie de vivre. Je suis intense dans tout, et ce n’est pas toujours reposant pour l’entourage. Je revendique mon romantisme, mon idéalisme, et ma naïveté ».

Parmi ses passions « la littérature, le théâtre, l’art en général, la politique et le sexe», affirme-t-il le plus sérieusement du monde. Accueillant, fidèle en amitié, Denis-Daniel admet être un aficionado… des crises existentielles. Mais c’est ce qui s’appelle savoir aussi se remettre en question