Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Relation à distance

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Il y a déjà un an que Louise a trouvé sa nouvelle famille, et que les mignons se sont trouvé une nouvelle grand-mère. Ils organisent un immense souper pour fêter l’événement, mais le lendemain en se réveillant, Louise réalise qu’ils se sont tous levés avant elle et qu’ils l’ont laissée avec un appartement sens dessus dessous. Elle soupire profondément, puis se met au travail, faisant la vaisselle et nettoyant la cuisine de fond en comble. Louise a les mains trempées dans l’eau chaude quand on sonne à la porte.

Elle lève les yeux au ciel, se demandant quel colporteur la dérange, mais va répondre malgré tout. Quand elle voit qui vient la visiter, toute sa mauvaise humeur s’envole en fumée et elle se précipite pour ouvrir. Elle empoigne de ses mains toutes mouillées les épaules de Valentin et l’embrasse passionnément sur les joues. «Tu me fais tellement plaisir ce matin, t’as pas idée!» «Qu’est-ce qui se passe, mémé?» «Tous tes amis ont cochonné mon appartement et ils sont partis sans rien dire!» «Eh bin! En voilà de la bonne compagnie! Ça tombe bien, j’étais justement en recherche de bénévolat à faire, aider des personnages âgées, ça paraît toujours bien sur un CV de médecin…» Il l’assiste donc dans son grand ménage, puis ils vont s’installer au salon pour prendre un café.

«Donc, qu’est-ce qui t’a emmené au pays, mon beau?» Valentin devient évasif. «Oh, je voulais visiter, voir autre chose...» «Me semble que c’est pas toi, ça, de prendre des décisions sans raison comme ça! Des parents tyranniques? Tu avais essayé tous les amants possibles en France?» «Très drôle. Bon, écoute… C’est le genre de choses que je n’ai jamais dit à personne, mais j’ai l’air d’être transparent pour toi, donc aussi bien être honnête.» «Avec moi, ton secret est bien gardé. Je suis muette comme une tombe.» «Avec un pied déjà dedans, ça se comprend!» Elle prend un air offusqué et met la main sur sa poitrine, mais le laisse continuer. «C’est un étudiant d’ici. Il a fait un échange et passé une session à mon Université. Le coup de foudre. Il fallait abso-lument que je le suive. Et me voilà à Montréal.» «Et ça n’a pas marché, finalement? Pour que tu te mettes à courir les pantalons…» «Oh, disons que ça a toujours marché, à sa façon.» «C’est-à-dire?» «Je ne lui ai à peu près jamais parlé. Une fois ou deux, ou trois. On peut dire que c’est une relation à distance. Je le croise, je deviens fou, je l’admire de loin, je n’ose pas m’approcher de lui, je me dis que c’est l’amour de ma vie, mais que mon amour est plus beau parce qu’il ne le brime pas et ne le limite pas.» «Bref, tu ne le connais pas et c’est un amour imaginaire.» «C’est une autre façon de voir les choses.»

«Ça charme d’un côté et de l’autre, mais ça passe sa vie à rêver d’un couple sans oser rien faire. Vraiment, les jeunes d’aujourd’hui! C’est peut-être toi le médecin, mon beau Valentin, mais en amour, t’as grandement besoin d’être soigné, et ton médecin d’amour, ça va être moi.» «Je suis très bien comme je suis, merci.» «Tu vas me laisser faire. Il étudie où?» «À l’UQÀM.» Aussitôt dit, aussitôt fait : Louise se lève d’un bond et enfile bottes et manteaux. Valentin la suit, amusé. Elle se rend au pavillon Judith-Jasmin, monte dans les étages et s’installe à une table. «Je sais pas on a combien de chances de le croiser, mais on va essayer.» Valentin et elle passent toute l’heure du midi à regarder les étudiants défiler. Un moment après le début de leur vigile, Valentin sursaute. «C’est lui!» «Le blond entouré de filles, là?» «Oui. Mais ça ne veut rien dire. Il n’est peut-être même pas gay, si ça se trouve. Mais il est tellement beau.» «Correct. Comment il s’appelle?» «Cédric Provost.» «Cédric! Cédric!» Valentin panique et lui signifie de se taire, mais le mal est fait. La voix haut perchée de Louise a réussi à surpasser le murmure confus des conversations. Plusieurs têtes se retournent, dont la tête blonde. Valentin se cale dans son siège. Il voit Louise agiter la main en souriant. «Et puis?» «Il a eu l’air de me trouver bizarre, mais il m’a répondu. C’est un début.» «Ça n’ira pas plus loin, j’espère?» Elle ne dit rien.

Quelques jours plus tard, Jean-Benoît texte Valentin pour l’inviter chez lui. En arrivant à l’appartement, il ne trouve pas Jean-Benoît, mais Louise, assise au salon avec… Cédric. «Viens, viens! Je me suis fait un ami à l’épicerie, il m’a aidé à rapporter mes sacs, on a jasé, il m’a dit qu’il était déjà allé en France, je voulais lui présenter mon ami français!» Cédric s’avance pour lui serrer la main. «Je crois qu’on s’est vus pendant mon échange.» «C’est possible. Rappelle-moi ton nom? » « Cédric.» «Oui, oui, ça me dit quelque chose. On a dû se croiser.» «C’est toi qui fais un échange, maintenant?» «On dirait bien!» Louise sourit en les regardant parler, prenant soin de ne pas intervenir. Après un temps, elle s’éclipse pour passer à la cuisine. Quand elle revient, Cédric est sur le pas de la porte; il la salue et quitte. «Il m’a laissé son numéro», dit Valentin, encore tout abasourdi. Une semaine plus tard, tous les mignons se retrouvent, et Valentin est invité. Dans un creux de la conversation, Louise demande : «Alors, qu’est-ce qui arrive avec l’opération Cédric?» Personne ne comprend la mention, sauf le principal intéressé. «On s’est revus. C’était bien. Veni, vedi, vici, comme on dit. Ça me fait bizarre. J’aimais presque mieux comment je me sentais avant, à toujours espérer le croiser partout où j’allais.» «Ça passera. Au départ, le remède a toujours un goût plus amer que la maladie. Mais tu verras. Maintenant qu’on t’a débarrassé de ton homme idéal, tu vas pouvoir faire un peu de place dans ta vie pour un homme réel.» «Euhm… On peut comprendre?» dit Maxime. Valentin toussote et réalise leur présence. «Laissez tomber. C’est une longue histoire… enfin finie.»