Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

L’éducation de Don Juan

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

«Philippe, tu le connais? Philippe Dufour?» «C’est pas l’ex de Nicolas, ça?» «Nicolas Lalonde?» «Non, pas lui! Nicolas Landry-Frigon!» «Bah! si ça se trouve, c’est l’ex des deux!» «Qu’est-ce que tu dis là, voyons donc! Mais non, Nicolas Lalonde est en couple avec David Berthiaume depuis trois ans!» «Ça m’empêche pas d’entendre pas mal d’histoire à son sujet…» Depuis le début du repas, Louise les regarde les yeux grands ouverts et la bouche pincée. À ce moment elle tape sur la table avec son verre pour réclamer le silence. «Oui, ma reine?», demande Maxime avec ironie. «C’est pire qu’un soap américain, votre affaire! Tout le monde connaît tout le monde!» «Et a couché avec tout le monde», ajoute Jonathan. «Comment ça se fait que vous me les présentiez pas? Invitez du nouveau monde ici! J’vous aime bin, mais j’veux un peu de sang frais! Trouvez-moi d’autres mignons!» «C’est un défi?» «Oui!» «On le relève avec plaisir!»

 

Une semaine plus tard, ils se retrouvent tous les cinq à une soirée chez un de leurs amis communs. Ses parents millionnai-res lui ont laissé le domicile familial pour la fin de semaine, et sa maison est remplie à craquer de jeunes et jolis garçons. Ils se disent que c’est le moment ou jamais de recruter un nouveau mignon pour Louise. Ils restent séparés presque tout le long de la soirée, parlent à tout le monde, boivent, s’amusent. Durant le long tour de taxi qui les ramène tous chez eux, ils disent que les recherches n’ont pas été très concluantes. Mais Jean-Benoît et Olivier contemplent les rues qui défilent d’un air rêveur, et Maxime doit rappeler son existence à Jonathan pour qu’il arrête de lui texter sous le nez. Il le boude un peu une fois revenu à l’appartement, puis il finit par succomber à ses avances et le rejoint dans le lit.

Un après-midi que les cinq amis sont rassemblés dans le salon de Maxime et de Louise, occupés à étudier tous ensemble comme ils le font si souvent, c’est au tour de Sébastien de texter abusivement. Louise s’en rend compte et lui demande : «Pour qui est-ce que tu te damnes comme ça, dis-moi?» «Un gars que je viens de rencontrer, regarde… Bon, on n’est pas amis Facebook, il dit qu’il veut me connaître plus avant d’accepter ma demande, mais on peut voir quand même.» «C’est pas rien, ça!» «Et il a un super beau nom : Valentin, comme la fête de l’amour… C’est prédestiné.» Olivier relève la tête. «Valentin? Passe-moi ton cellulaire, pour voir?» Il s’en empare et claque des doigts. «Je savais!» «Tu le connais?» «Il me cruise moi aussi, imagi-ne-toi donc!» Maxime leur jette un coup d’œil amusé. «Laissez-moi deviner… Valentin Larochelle?» «Pas toi aussi?» «Et moi!» «Et moi!» Un long silence flotte, puis ils éclatent de rire en chœur. Louise rigole : «Vous vous êtes fait avoir, mes beaux! C’est de la bombe, ce gars-là! Il a l’air divertissant. Je le veux dans ma cour. Apportez-moi sa tête sur un plateau d’argent.» «D’accord! Mais pas avant de lui avoir donné une petite leçon, si tu permets. Il croyait pouvoir échapper à la toile du monde gai? Il va voir à quel point il s’est pris dans ses filets. »

lls passent l’après-midi, plutôt que d’étu-dier, à préparer leur plan. Ils racontent un par un la discussion qu’ils ont eue avec ce Valentin Larochelle, Français récemment arrivé au Québec, grande et belle gueule qui leur a tous servi les mêmes compliments. Cultivé, drôle, musclé, et étudiant en médecine pour ne rien gâcher, il les a vite fait tomber sous son charme. Jonathan parle de cette pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt où les ancien-nes maîtresses de Don Juan se rassemblent pour se venger, ou pour le dresser, on ne sait pas trop. Il propose qu’ils fassent la même chose et qu’ils fassent l’éducation de ce Don Juan, trop assumé plutôt que refoulé.

Il leur a fixé à chacun un rendez-vous un jour différent. Le premier a été organisé avec Sébastien, mais c’est Olivier qui s’y rend. Valentin ne comprend sûrement pas ce qui se passe, mais il ne peut rien dire sans avouer qu’il s’attendait à voir quelqu’un d’autre, et donc il se tait et agit comme si tout était normal. Il ramène Olivier chez lui. Olivier parle de son ex toute la soirée, «il s’appelle Sébastien, tu le connais?», mais Valentin l’écoute avec patience et se rapproche lentement mais sûrement de lui. Tous les autres mignons font la même chose. Ils arrivent au rendez-vous donné à un autre, et ils parlent de cet autre comme s’il était un ex qu’ils venaient de quitter, ou qui les avait traumatisés. Avec chacun d’entre eux, Valentin résiste et s’essaie quand même, et ils doivent faire un effort de volonté pour ne pas craquer, mais ils partent tous de la même façon après avoir reçu un appel d’urgence d’un de leurs amis.
Puis ils se retrouvent pour se raconter ces semblants de date et en rient des heures et des heures de temps. Un jour, ils se disent qu’il est temps de récolter les fruits de leur travail. Jean-Benoît lui demande s’il veut le voir. Valentin accepte. Alors les quatre autres l’invitent eux aussi, à la même heure, et surtout à la même adresse. Quand Maxime va ouvrir, il le trouve sur le balcon avec une grosse boîte dans les bras. Intrigué, il lui demande : «Tu déménages ici?» «Non, c’est un cadeau pour vous. Pour vous féliciter de votre blague.» Il a acheté une bouteille de vin pour chacun d’entre eux. À eux sept, ils boivent tout durant le souper. Valentin dit qu’il avait compris dès le troisième rendez-vous, mais qu’il a joué le jeu quand même, avec humour. «Tu voulais coucher avec nous par humour aussi?» «Chacun son genre d’humour!» Louise l’adore et rit à toutes ses phrases. Le fait qu’elle soit soûle n’aide pas, et donc quand il part ce soir-là, elle le serre dans ses bras maigres et dit : «T’es mieux de rev’nir icitte, toé! J’veux te r’voir!»