Condoms et résilience

Des quêtes et des hommes

Parmi tous les participants venus à SPOT depuis 2009 pour se faire dépister, 29% diront avoir eu au moins une relation anale non protégée avec un partenaire de statut sérologique inconnu ou séropositif dans les trois derniers mois. C’est donc dire que 71% des hommes de l’échantillon ont adopté pendant cette pé-riode, des stratégies pour réduire leur risque d’infection au VIH, que ce soit en ayant évité les relations anales ou en ayant utilisé le condom de façon systématique. Ainsi, parmi les stratégies de réduction des risques sexuels dont se dotent les hommes gais, le recours au condom semble avoir encore la cote, bien que cette décision semble demander une certaine analyse de la situation, notamment en fonction du statut sérologique connu ou présumé du partenaire. C’est du moins ce qui se profile à partir des données recueillies.

Dans l’échantillon, 66,4% des hommes ont dit avoir eu des partenaires de statut sérologique inconnu dans les trois derniers mois, 54%, des partenaires dont ils étaient certains qu’ils étaient séronéga-tifs et 10,5%, des partenaires séropositifs.

Tel qu’illustré à la figure 1, c’est dans le contexte de relations anales avec des partenaires séronégatifs que le taux d’usage constant du condom est le moins fréquent, mais malgré tout élevé, puisque 43,2% rapportent que toutes leurs relations étaient protégées et 15,6%, la majorité. Ces proportions élevées s’expliquent en partie par le fait que le recours constant au condom est davantage fréquent chez les hommes qui ne sont pas en couple et qui rapportent avoir eu des partenaires séronégatifs (56,4%) alors que dans le contexte de couple, l’usage constant est plutôt de 35,9%.

Parmi les hommes qui rapportent avoir eu des partenaires séropositifs, l’usage du condom varie selon l’état de la charge virale du partenaire: si la charge virale est indétectable, la proportion d’usage constant est de 46,2%. Ainsi, le recours à l’usage du condom est sensiblement le même que l’on soit avec un partenaire séronégatif (en couple ou pas) ou avec un partenaire séropositif dont la charge virale est indétectable, indice que plusieurs hommes gais ont les connaissances qui leur permettent d’avoir comme stratégie, la séro-adaptation (adapter ses pratiques aux informations relatives au statut sérologique du partenaire). Si la charge virale du partenaire séropositif est inconnue ou détectable, l’usage constant du condom est à 64,1%. C’est avec ce type de partenaires que le patron d’usage du condom est le plus clair et polarisé vers l’usage systématique. Dans ce contexte, un homme sur 3 rapportera toutefois un usage plus sporadique.

Parmi les hommes disant avoir eu des partenaires de statut sérologique inconnu, 53,5% rapportent avoir toujours utilisé le condom et 22,4%, la majorité du temps. L’usage régulier du condom avec ce type de partenaires est donc la norme pour 3 hommes sur 4, indiquant que la majorité reconnaisse dans cette situation une part de risque. Il y a donc une sorte d’évaluation plus ou moins subjective à chaque rencontre sexuelle du risque qu’elle comporte, à ce moment précis, avec ce partenaire précis. C’est en fait ce que nos analyses indiquent. Pour les hommes gais, dans le contexte actuel de l’épidémie du VIH, la présomption quant au statut sérologique de l’autre est sans nul doute la principale menace. La rencontre sexuelle semble se bâtir sur la prémisse que si l’autre était d’un statut sérologique différent du mien, «il me le dirait», «ça paraitrait», «il proposerait le condom», le fardeau de la protection étant repoussé dans la cour de l’autre. La protection se décide donc sur cette interprétation incertaine du risque que représente la situation. Cette attitude est particulièrement présente chez les 18 à 29 ans, leurs pairs plus âgés semblant un peu moins enclins à reporter cette responsabilité sur l’autre, bien que pour eux aussi, la présomption demeure un défi important.

Outre la présomption, d’autres situations rendent difficile l’intégration du condom à la chorégraphie sexuelle. Au fil des recherches réalisées dans la communauté gaie depuis déjà presque 20 ans, nous avons dégagé diverses zones qui permettent de comprendre la complexité du recours ou non à l’usage du condom.

Parmi les 29% d’hommes qui ont rapporté une relation anale à risque dans les trois derniers mois, un sentiment de lassitude ponctuel à l’égard de ce qui relève du VIH et du condom et une baisse de vigilance à cet égard expliquent certaines rencontres sexuelles sans condom. Étrangement, ce sentiment est davantage exprimé par les 18 à 29 ans pourtant exposés depuis moins longtemps au discours préventif. L’interaction alcool, drogues et sexualité semble aussi un défi important, expliquant à elle seule une bonne part de prise de risque chez les participants. Plus que dans d’autres communautés, la consommation de substances est à la fois normalisée et ritualisée dans la communauté gaie. Même s’ils consomment, plusieurs hommes connaissent bien leurs limites ou sont moins sensibles que d’autres aux effets de leur consommation sur leur capacité à intégrer les pratiques sécuritaires, alors que pour certains, la consommation peut avoir des effets désinhibiteurs altérant de façon significative leur motivation et leur capacité à utiliser le condom de façon adéquate ou encore, elle peut produire des effets recherchés qui s’entrecroisent avec une quête de sensations sexuelles fortes. Ici, plus on avance en âge, moins le fait d’être en état d’intoxication est un obstacle à l’usage du condom. Dans certaines situations de vie, il semble que le recours au condom et les risques associés deviennent accessoires. C’est le cas lorsque la vie se traduit par un lot de préoccupations et de problèmes qui efface temporairement l’importance de la protection, qui donne l’impression d’avoir peu de contrôle sur sa vie ou qui induit un certain fatalisme quant au fait d’être éventuellement infecté par le VIH. La sexualité devient un exutoire, un oasis où on est temporairement à l’abri, soulagé ou résigné. La quête de sensations fortes sur le plan sexuel, la force du désir de l’autre, l’intensité de son excitation sexuelle, l’envie de diversifier ses expériences sexuelles en termes de partenaires, de pratiques et de contextes constituent un contexte fragilisant les meilleures intentions. Malgré ce contexte, certains ont développé des stratégies qui n’interfèrent pas avec cette quête et vivent une sexualité épanouissante tout en intégrant le condom, alors que pour d’autres, le condom est peu compatible avec cette quête. Dans certaines situations, c’est la quête d’intimité qui rendra difficile le recours au condom, particulièrement si on est en amour avec le partenaire ou si un potentiel amoureux ou relationnel est en vue. Comment introduire le condom dans une relation où la confiance et la complicité sont implicites, faciles, si rares et si précieuses ? Les enjeux communicationnels restent importants. Prendre le leadership de la chorégraphie sexuelle et faire connaître ses intentions quant à la protection, que ce soit de façon verbale ou non verbale, avant ou pendant la relation sexuelle, semblent des stratégies associées à un recours plus systématique du condom. En dernier, mais dans une moindre mesure, la question de l’accès au condom au bon moment, penser en avoir sur soi «au cas où», reste un obstacle à l’usage du condom, particulièrement chez les 18 à 24 ans. Au fil de sa trajectoire sexuelle, un homme gai aura rencontré toutes ces situations. La plupart auront développé diverses stratégies pour vivre ces situations, sans entraves à leur satisfaction sexuelle et leur santé, tandis que d’autres auront plus de difficultés à conjuguer érotisme et réduction des risques.

Comme les données l’indiquent, la majorité des hommes gais se protègent, la majorité du temps, avec la majorité de leurs partenaires. Malgré la complexité des situations rencontrées et des quêtes sous-jacentes, la majorité a développé des stratégies pour y faire face. Pourrait-on parler de la résilience des hommes de la communauté gaie face à cette épidémie plutôt que d’entretenir le discours de l’échec de la prévention ? Malgré tout, les données obtenues auprès des plus jeunes laissent entendre qu’on n’arrive pas suffisamment à saisir leur expérience : ce sentiment de lassitude, le contexte de normalisation de la consommation de substances et les difficultés d’accès au condom doivent être pris en compte. Le contexte de l’épidémie a changé : l’invisibilité (volontaire ou imposée ?) des gais séropositifs, la stigmatisation entourant leur droit à la sexualité, l’isolement créé par une communauté plus individuelle et virtuelle, l’écart de plus en plus tangible entre les générations et le clivage entre séronégatifs et séropositifs sont autant de défis à relever. Malgré tout, nos données semblent réfuter, pour l’instant, l’hypothèse d’une banalisation généralisée de cette condition qu’est «vivre avec le VIH» en 2013, en termes de conséquences tant sociales que personnelles.


Sur cette note, rappelons que SPOT est un espace communautaire où il est possible d’obtenir non seulement un dépistage du VIH et des autres ITS, mais aussi une écoute et du soutien concernant sa santé sexuelle en général. SPOT est situé au 1223-A, rue Amherst à Montréal (H2L 3K9). Les heures d’ouverture sont : le lundi de 12h à 20h ; le mercredi, de 9h à 17h; le jeudi et le vendredi, de 12h à 20h. La prise de rendez-vous se fait par téléphone (514-529-7768) ou en personne.



 

--------------

 Projet SPOT

Au fil des années, les hommes de la communauté ont participé généreusement à de multiples recherches sur leur sexualité et sur leur communauté. Ils sont en droit d’exiger que la recherche contribue à l’amélioration de leur qualité de vie et à l’équité en matière d’accès aux services de tous ordres. Ainsi, dans le but de faciliter les échanges entre le monde de la recherche et la communauté gaie, les chercheurs du projet SPOT poursuivent dans nos pages, la publication d’une série d’articles portant sur des questions d’intérêt pour les hommes gais. Les données recueillies auprès de 1800 hommes s’étant présentés à SPOT pour un dépistage rapide du VIH ainsi que les données tirées des travaux réalisés récemment ou en cours dans la communauté gaie montréalaise (Argus, Net Gay Baromètre, etc.) seront jumelées pour aborder des thèmes relatifs à la santé gaie (les stratégies de réduction des risques sexuels, l’accès aux services de santé, le couple, l’identité sexuelle, les lieux de socialisation, etc.).

Vous êtes cordialement invités à réagir aux articles. Faites parvenir vos commentaires par courriel ([email protected] ou [email protected]) ou par courrier (1223-A, rue Amherst, Montréal, H2L 3K9).