Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Désintox de séduction

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Sébastien s’est réinstallé dans le groupe comme s’il ne l’avait jamais quitté. Jean-Benoît surtout, et les autres un peu aussi, ont continué de se moquer de lui, pour être tombé en amour avec quelqu’un qui lui convenait si peu et s’être tant donné pour lui. Il a accepté les moqueries. En échange on le protégeait quand il sortait en club et qu’il y croisait encore le jeune Guillaume. On l’empêchait de retourner lui parler, et on l’occupait assez pour qu’il ne le regarde même pas. Pour le reste on se disait que le temps ferait son œuvre, et donc on le laissait passer.

L’année scolaire est désormais bien commencée. Les amis continuent de se retrouver aussi fréquemment qu’avant, sauf que les soirées de jeux de société ont laissé place à des soirées d’études en commun. Louise les regarde faire en lisant dans sa chaise berçante, ayant enfin l’impression d’être cette mère et cette grand-mère qu’elle n’a jamais été assez à son goût. Dès qu’une discussion commence, elle s’y lance avec joie. Une fois de temps à autre, elle s’essaie même à en partir une. Comme cette fois où elle regarde Olivier et lui demande : « Hey, toi, mon p’tit gars… Me semble que j’ai plus entendu parler de ton Marc-André tant que ça, après le voyage. Qu’est-ce qu’il devient? » « Oh, il va toujours bien, je crois. » « Donc vous ne vous voyez plus? » Il lui fait un clin d’œil. « T’es perspicace, Louise. » « Je le trouvais bin gentil, en tout cas! » « Il était fin, beau, intelligent… mais ça ne cliquait pas, je pourrais pas dire pourquoi. » « Les gens qui savent pas ce qui veulent! Quand ça marche, ça peut juste se mettre à plus marcher, une niaiserie comme ça, j’imagine? » « Voilà. Je dois être pas fait pour être en relation. » « En tout cas, on pourra pas te blâmer de pas essayer! » « Je n’essaie pas tant, voyons. » « Pis Grindr? », questionne Louise en tirant la langue. « J’ai supprimé mon compte. Sur 411 et Hornet aussi. Ça peut juste me faire du bien de prendre une pause de cruise un p’tit bout de temps. »

Les autres ont jusque-là gardé la tête dans leurs livres, écoutant la conversation d’une oreille vaguement intéressée. À ce moment, ils y entrent tous de plein pied. « Notre p’tit ingénieur qui veut faire une désintox de gars pour se concentrer sur ses études, c’est-tu pas beau! » « Pas de gars… mais disons une désintox de séduction. Je vous vois, vous, je vois d’autres amis, mais j’ai pas eu de sexe depuis longtemps et je n’ai pas besoin d’en avoir. » « C’est ce qu’ils disent, intervient Jonathan. Attention à l’automne et à l’hiver! Dès qu’il va faire un p’tit peu froid, tu vas vouloir te trouver quelqu’un pour te coller et te réchauffer. » « J’aurai toujours Louise pour dormir en cuillère, s’amuse Olivier. Ça te va, Loulou? »
« Quand tu veux, mon gars! J’ai pas eu d’homme dans mon lit depuis longtemps, mais t’es bin assez cute pour ça! » Sébastien prend la parole : « C’est ce que tu m’as dit quand je suis revenu : un pour tous, tous pour un! C’est ce qu’on est, non? Des genres de mousquetaires du cœur. » « J’ai jamais particulièrement été d’accord avec ceux qui disaient : ‘‘Les amis, c’est bien beau, mais ils vont se trouver un chum et ils vont te laisser seul!’’, imite Olivier d’un ton nasillard. Moi, en tout cas, je ne le ferais pas. Et vous n’êtes pas comme ça non plus. Hein, Max et Jo? » Maxime répond : « L’amitié dans l’amour, l’amour dans l’amitié! C’est notre devise. »

Et donc les semaines passent, et Olivier s’efforce de s’en tenir à son programme de désintox. Chaque fois qu’il voit un beau gars passer, dans la rue, à l’épicerie, à l’école, au gym, il est tenté de trouver une occasion de lui parler et de lui laisser son numéro de téléphone. Puis il se rappelle ce qu’il s’est dit, et ce qu’il a dit à sa gang, et il se sent obligé de s’en empê-cher. L’été fuit de plus en plus et l’automne prend ses droits. Les shorts et camisoles disparaissent, les vestes s’ins-tallent. Il se remet à la course, qu’il avait délaissée depuis un moment. En s’épui-sant et s’endormant plus vite, il réalise moins qu’il dort toujours seul. Chaque fois qu’il voit quelqu’un sur un site ou une application de rencontre, il a le réflexe de prendre son cellulaire, puis il se rappelle qu’il les a tous supprimés et le remet dans sa poche. Il ne sort plus du tout en club, lui qui y a pourtant passé tout l’été. Il n’a rien contre le sexe sans lendemain, ou le sexe dont on est surpris qu’il ait des lendemains, mais il a fini par se laisser convaincre que c’est toujours quand on arrête de chercher que le bon nous tombe dessus. Et puis il voulait se prouver qu’il était capable de vivre pour lui-même. Le malheur d’une drogue aussi enivrante que la séduction, c’est qu’on finit par oublier qu’on a d’autres qualités que sa beauté.

Les études et le travail l’occupent suf-fisamment, mais… Ses amis se rendent bien compte que malgré toute sa motivation, il lui manque un petit quelque chose. Il n’est pas aussi pétillant et léger qu’à son habitude. Désintox, peut-être, mais il y est allé trop radicalement et trop vite. On décide de lui organiser une soirée. Tous les mignons et Louise passent la nuit dans le lit de Jean-Benoît, à parler, à manger, à écouter des films. Ils s’endorment à peu près n’importe comment et dans les bras de n’importe qui. Au réveil, Olivier semble déjà bien plus heureux. Il dit en riant : « Eh bin! on a fait une orgie sans sexe. Sûrement la plus belle nuit de ma vie! »