De la complexification des stratégies de réduction des risques sexuels

Qui perd gagne ?

Au fil de l’évolution de l’épidémie du VIH, en parallèle avec l’avancement des connaissances scientifiques sur les moyens de la contrer, les hommes gais ont su innover et diversifier leurs stratégies de réduction des risques sexuels.

Si le recours constant au condom lors de relations anales avec tous les partenaires ou l’évitement des relations anales dans sa sexualité ont été présentées comme les seules stratégies efficaces dans les années 80-90, les hommes gais ont nuancé ces options au fil du temps en adoptant une approche de negociated safety (sécurité négociée), par exemple, dans le contexte de couple de même statut sérologique où l’abandon ou le recours au condom lors de relations anales étaient régi par des ententes dans le couple selon sa nature (ouvert ou fer-mé). Plus récemment, d’autres stratégies se sont ajoutées à leur répertoire, qu’on parle de sérotriage (éviter les relations sexuelles avec un partenaire de statut sérologique au VIH différent du sien), de positionnement stratégique (refuser davantage les relations anales passives sans condom - bottom - que les relations actives - top) ou de séroa-daptation (accepter des rapports sexuels avec un partenaire séropositif et avoir recours à différentes stratégies allant de l’évitement des relations anales à l’abandon du condom lorsque la charge virale est indétectable).


Stratégies de réduction des risques sexuels envisagées par des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes

Privilégier le condom pour les relations anales

• Refuser d’être pénétré dans l’anus sans condom 66,5 %
• Refuser de pénétrer dans l’anus sans condom 61,2 %
• Utiliser le condom pour toutes relations anales, peu importe le partenaire 62,6 %

Fournir ou obtenir de l’information qui permet de s’ajuster

• Informer ses partenaires de son propre statut sérologique 75,1 %
• Questionner ses partenaires sur leur statut au VIH 56,1 %
• Demander à ses partenaires s’ils ont déjà eu des ITS 44,2 %
• Demander à ses partenaires s’ils se sont déjà injectés des drogues 16,8 %


S’ajuster selon le statut sérologique
• Éviter les rapports sexuels avec des partenaires séropositifs 60,0 %
• Refuser les relations anales quand on pense que le partenaire est infecté par le VIH 53,1 %
• Refuser les relations anales avec des partenaires séropositifs dont la charge virale est détectable 57,6 %

Miser sur une sexualité sans pénétration (anale ou orale)

• Éviter la pénétration anale, même avec un condom 16,5 %
• Se limiter aux caresses et à la masturbation 14,9 %
• Éviter de sucer 8,8 %


Sachant que chacune de ces options n’a pas la même efficacité à réduire le risque de transmission du VIH, il devenait pertinent dans le cadre du projet SPOT d’explorer davantage les stratégies envisagées par les participants pour réduire leurs risques sexuels. Les données présentées dans ce court texte proviennent d’une phase pilote où nous avons invité des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, sur une base volontaire, à compléter un questionnaire en ligne, pour nous permettre d’améliorer la qualité de nos nouvelles mesures. Ils avaient notamment à dire avec quelle importance chaque stratégie proposée faisait partie de leur propre plan pour réduire leurs risques sexuels. Les résultats résumés au tableau ci-dessous doivent toutefois être interprétés avec prudence puisqu’ils proviennent d’un échantillon modeste (318 répondants). Ils permettent néanmoins de lancer la discussion sur la diversité et l’importance relative de ces stratégies.

Quoiqu’en disent les discours sur l’échec de la prévention chez les hommes gais, une forte proportion d’entre eux, soit 71%, persistent à inclure dans leur plan stratégique pour réduire leurs risques sexuels, le fait d’éviter de recevoir du sperme dans l’anus, que ce soit par le retrait avant l’éjaculation (ce qui comporte un certain risque) ou par le recours à une méthode barrière telle que le condom. En fait, tel qu’indiqué au tableau, près des deux tiers rapportent que le refus des relations anales sans condom ou que le recours systématique au condom pour toutes relations anales, peu importe le partenaire, fait partie de leur plan. La proportion légèrement plus forte de refus de s’engager dans des relations anales sans condom lorsqu’elles sont réceptives (bottom) laisse croire à une certaine forme de positionnement stratégique cohérente avec l’évaluation d’un risque plus élevé pour cette pratique. Les risques que représentent les relations anales sans condom sont bien compris et dans ce contexte, le condom serait encore reconnu comme stratégie privilégiée de prévention par les hommes gais, du moins du point de vue des intentions.

S’ajoutent à ces options d’autres stratégies relatives à l’information que l’on souhaite donner à son partenaire ou obtenir de sa part. Trois hommes sur 4 rapportent souhaiter informer leur partenaire sexuel de leur statut sérologique avant la relation, alors que 2 sur 3 incluent dans leur plan le fait de questionner leur partenaire sur son statut avant d’accepter la relation sexuelle avec lui. Ce questionnement du statut sérologique serait une stratégie plus importante pour les répondants qui ne s’identifient pas comme gais ou homosexuels, mais comme bisexuels ou autrement, ce qui souligne chez ces hommes une inquiétude plus élevée des conséquences d’une relation avec un partenaire séropositif. Néanmoins, sachant qu’une bonne proportion d’hommes gais dans la communauté à Montréal ignore son statut sérologique (14,5% selon Argus 2008), ces stratégies basées sur l’échange d’information entre partenaires peuvent être préjudiciables. En fait, les données des travaux réalisés dans les dernières années dans la communauté gaie montréalaise illustrent comment la présomption quant au statut sérologique de l’éventuel partenaire entrave l’adoption de stratégies de réduction des risques adéquates.

Partant de la présomption ou de la connaissance du statut sérologi-que du partenaire, découlent d’autres stratégies envisagées par une bonne proportion des répondants. Soixante pourcent rapportent préférer éviter tout rapport sexuel avec un partenaire séropositif.

Cette proportion est plus forte chez les moins de 30 ans et chez les hommes qui s’identifient autrement que comme gais ou homosexuels. L’inclusion aussi forte de cette stratégie dans le plan des hommes gais pour réduire leurs risques sexuels (la majorité des répondants au questionnaire était séronégatifs ou de statut inconnu) est troublante et mérite d’être discutée ouvertement dans une communauté où environ 1 homme sur 8 vit avec le VIH. Au-delà de la volonté de vouloir éviter le risque, le sérotriage est-il un indice de manque de compréhension des modes de transmission et de l’efficacité des stratégies de prévention ou l’indice d’une sérophobie qui se généralise? En revanche, plus de la moitié des répondants disent aussi qu’ils pourraient envisager les rapports sexuels avec un partenaire séropositif (présumé ou connu), dans la mesure où ils éviteraient les relations anales, notamment si sa charge virale était détectable (séroadaptation).

En dernier lieu, illustrant la diversité des préférences et pratiques présentes dans la communauté, certains hommes, environ 1 sur 7, diront exclure de leurs scénarios sexuels la relation anale, même avec un condom, et se limiter aux caresses et à la masturbation.

Ces résultats illustrent comment les hommes de la communauté gaie adaptent leurs stratégies à l’interprétation qu’ils font eux-mêmes de l’épidémie, à partir de leurs expériences et des connaissances scientifiques disponibles concernant l’infection au VIH. Encore faut-il que ces connaissances soient accessibles, vulgarisées et largement diffusées de manière à permettre à chacun d’entre eux de voir l’ensemble des options qu’il a dans un contexte précis et de mobiliser ses ressources en fonction de ce qui lui semble être le choix optimal dans le respect de ses modes de vie sexuels. Sans la compréhension et l’intégration de ces connaissances, avoir à jongler avec toutes ses stratégies de réduction des risques sexuels peut être une arme à deux tranchants.

Sur cette note, rappelons que SPOT est un espace communautaire où il est possible d’obtenir non seulement un dépistage du VIH et des autres ITS, mais aussi une écoute et du soutien concernant sa santé sexuelle en général. SPOT est situé au 1223-A, rue Amherst à Montréal (H2L 3K9). Les heures d’ouverture sont : le lundi de 12h à 20h ; le mercredi, de 9h à 17h; le jeudi et le vendredi, de 12h à 20h. La prise de rendez-vous se fait par téléphone (514-529-7768) ou en personne.

 

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 Projet SPOT

Au fil des années, les hommes de la communauté ont participé généreusement à de multiples recherches sur leur sexualité et sur leur communauté. Ils sont en droit d’exiger que la recherche contribue à l’amélioration de leur qualité de vie et à l’équité en matière d’accès aux services de tous ordres. Ainsi, dans le but de faciliter les échanges entre le monde de la recherche et la communauté gaie, les chercheurs du projet SPOT poursuivent dans nos pages, la publication d’une série d’articles portant sur des questions d’intérêt pour les hommes gais. Les données recueillies auprès de 1800 hommes s’étant présentés à SPOT pour un dépistage rapide du VIH ainsi que les données tirées des travaux réalisés récemment ou en cours dans la communauté gaie montréalaise (Argus, Net Gay Baromètre, etc.) seront jumelées pour aborder des thèmes relatifs à la santé gaie (les stratégies de réduction des risques sexuels, l’accès aux services de santé, le couple, l’identité sexuelle, les lieux de socialisation, etc.).

Vous êtes cordialement invités à réagir aux articles. Faites parvenir vos commentaires par courriel ([email protected] ou [email protected]) ou par courrier (1223-A, rue Amherst, Montréal, H2L 3K9).