Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Le retour de l’ami prodigue

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Pour Jean-Benoît, les jours se suivent et se ressemblent tous. Il a tiré tout ce qu’il pouvait de l’été, et surtout du voyage que lui et ses amis ont organisé avec Louise, leur grand-mère adoptive. Il en a profité bien plus que le couple de Jonathan et de Maxime, qui ont laissé un épisode de jalousie gâcher leur légèreté – ce qui l’a d’ailleurs bien diverti. Puis il s’est remis à travailler : c’est-à-dire à vivre selon des horaires fixes, à sortir moins souvent, à boire beaucoup moins aussi, et à s’ennuyer de la monotonie qui s’est trop vite installée.


Ce soir-là, il s’adonne à ce qui est devenu la nouvelle passion de ses rares heures de temps libre : il se laisse absorber par la série Game of Thrones, que tant d’amis lui ont recommandée et qu’il a fini par essayer lui aussi. Il est tellement imprégné de ce monde médiéval que le bruit de la sonnette lui paraît être un anachronisme, et qu’il l’ignore. Mais le son se fait insistait et il réagit enfin. Il met la série en pause et se lève pour aller répondre. Quand il voit qui se trouve de l’autre côté de la porte, il suspend son geste. Sébastien attend – cet ami qui est disparu pour une ridicule histoire d’amour, qui a fait faux bond non seulement à lui, mais à tout leur groupe aussi. Il sait que Jean-Benoît le voit. Il sourit timidement, puis pince les lèvres. Jean-Benoît aurait refusé de lui ouvrir s’il n’avait deviné toute la profondeur de la tristesse de Sébastien, d’habitude toujours si joyeux.

«Qu’est-ce qu’il y a?» Il cache son empathie derrière un ton sévère et tranchant. «Jean-Benoît, s’il te plaît, ouvre-moi…» «On s’est dit ce qu’on avait à se dire. Tu es parti. Assume.» Sébastien baisse les yeux. « J’ai été con… Tellement con… Je ne sais pas dans quelle mesure ce que j’ai dit peut être pardonné. Je ne te demande même pas de me pardonner. Je veux juste te parler.» « Va parler à tes autres amis.» «C’est à toi que je veux en parler… À vous.» «Nous?» «Je veux le raconter à Louise aussi. Pour qu’elle sache à quel point elle avait raison.» Jean-Benoît soupire. Il sent que la pitié commence à le travailler, mais surtout, ces demi-mots font ressortir son immense curiosité, qu’il croyait avoir réussi à contrôler avec le temps. «D’accord, entre. Mais je n’ai pas beaucoup de temps.» «Un amant qui t’attend dans ton lit?» «C’est ça. Une maîtresse, en fait. Une série télé. Et elle est impatiente de me ravoir juste pour elle.» Sébastien éclate de rire et Jean-Benoît sourit. Il s’efface du cadre de porte et laisse entrer son invité. «Louise, Louise! De la grande visite ce soir.» Il la pousse délicatement pour la réveiller. «Qu’est-ce qui se passe?», dit-elle en se frottant les yeux. «Sébastien vient avouer son erreur.»

Quelques minutes plus tard, ils se retrouvent tous les trois assis, Louise et Jean-Benoît d’un côté et Sébastien de l’autre, le jury séparé de l’accusé dans le procès qui s’ouvre. Sébastien semble soudainement trouver les motifs du tapis très intéressants. « Bin bonyeu, il m’a réveillé pour rien, je retourne me coucher! » Louise fait mine de se lever. « Non! J’y vais, c’est bon. Écoute… Je suis triste de devoir te l’apprendre, mais ton petit-fils est mille fois pire que ce que tu penses. » « Oh! Je n’en pense déjà pas grand bien, tu serais surpris.» «Quand tu sauras tout ce qu’il a fait…» «Accouche donc, on demande juste à l’entendre! » Sébastien leur raconte comment il est rentré en contact avec Guillaume, comment il lui a offert un endroit où rester à Montréal dans l’espoir de poursuivre leur histoire d’amour, et comment cet amour qui n’en était pas un a lentement mais sûrement dégénéré. Guillaume n’avait pas d’argent et Sébastien lui payait tout. Mais il n’en avait pas assez encore, et il s’était mis à lui emprunter de l’argent. Sébastien, généreux, aveuglé par sa passion, avait prêté sans compter, sans réaliser qu’il était ridicule de faire confiance à un inconnu, même sublimement beau. Qu’avait-il fait de cet argent? Il ne l’avait jamais vraiment su. Persuasif, Guillaume avait même poussé Sébastien à leur acheter des bagues de fiançailles en lui promettant que leur relation durerait toujours. En parallèle, il s’était mis à danser au Taboo et avait même tourné, à son insu, quelques films pornos. Tout ça pendant qu’il restait chez lui, qu’il l’épuisait, qu’il parasitait le moindre aspect de sa vie calme et rangée.

«C’est dur. Tellement dur. Je l’ai chassé de chez moi, évidemment. Mais même après tout ça, quand je le revois, j’aurais envie d’y croire encore… Et il essaie de me convaincre…» Louise renifle. «Le petit salaud. Ah! si jamais je le recroise dans la rue! » Jean-Benoît intervient : «Tu as été vraiment stupide aussi, faut le dire.» Louise continue : «On n’a jamais de protection contre ces choses-là. Peu importe l’âge. L’amour, c’est pire que le cancer! Au moins il admet sa maladie, il peut commencer à en guérir.» «Mais je veux en guérir avec vous.» Jean-Benoît hésite. Louise, pas du tout. «Tu es toujours le bienvenu ici. Un pour tous, tous pour un!»


Note de l’auteur :
Une petite erreur s’est glissée dans la dernière chronique. Dans le titre, on a écrit « Nietzche » au lieu de « Nietzsche ». Et quand je dis « on », je parle de l’équipe d’édition. Je m’en excuse à la mémoire de mon homonyme allemand, et à tous les lecteurs qui auront pensé que je suis incapable d’écrire son nom correctement.