FICTION

Dessine-moi une sortie de secours

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Fred et Justine sont toutes pimpantes derrière leur comptoir. Ce soir le Garde-Robe est plongé dans l’univers des bandes dessinées, le décor est un grand cartoon de dessins disparates mêlant fictions, réalités absurdes et messages politiques. Les artistes impliquées, provenant de milieux différents, ont regorgé d’originalité. « Wow! Que c’est trippant! », s’exclame Amélie en prenant place au bar. Justine vient la servir. «Oui! C’est une idée géniale d’avoir fait appel aux artistes de la communauté!» Amélie sourit. « Oui! Surtout que ma copine a participé, regarde là-bas : c’est genre un western queer! » Justine s’exclame : «C’est super beau! Comment s’appelle ta copine? » Amélie hésite avant de donner son nom, elle ne veut pas donner son vrai nom. Justine attend et se
demande pourquoi c’est si long. Amélie reprend : «Son nom d’artiste est Lucky. C’est ma copine mais pas vraiment ma copine, tu comprends?!» Lucky, qui s’appelle originalement Jennifer, n’est pas tout à fait célibataire et Amélie s’est avancée en la qualifiant de «sa copine», elle n’aurait rien dû dire du tout, disons qu’elle a précipité les choses. Justine ne saisit pas la confusion entourant le terme « copine », mais ça lui importe peu. Ce qui compte, ce sont les œuvres. Elle répond : «Ah! C’est très cool ce qu’elle fait! Est-ce qu’elle sera là ce soir? » «Bien oui, je pense qu’elle devrait passer faire un tour dans la soirée.» Justine sourit. «Tu me la présenteras, il faut que je la félicite. » « Oui, oui je n’y manquerai pas.» Ouf! Amélie va drôlement patiner ce soir, elle décide de changer de place, elle s’installe sur un tabouret qui entoure la piste de danse. Mais pourquoi je lui ai dit ça, merde! Et si Martine se pointe ce soir, ça va être galère, surtout que ce n’est vraiment pas clair entre nous, qu’est-ce que je fous dans cette histoire! Amélie se perd dans la contemplation des œuvres de sa non-blonde/ maîtresse/amour à temps partiel. Une voix connue la sort de son moment d’extase. «Mais qu’est-ce que tu fais ici?» Elle fait le saut, c’est Jennifer qui l’embrasse subtilement dans le cou. «Allô! Tu savais très bien que je viendrais admirer ton travail!» «Amélie, tu le sais que c’est compliqué, je vais régler les choses éventuellement, mais pour l’instant je ne veux pas tout faire éclater, surtout pas ce soir!» «Jennie, je peux tout de même sortir prendre un verre dans un bar de lesbiennes sans que tu aies à justifier ma présence à ta future-ex en devenir.» «Je sais, je sais…» «En plus, je ne vois pas quel est le problème, elle a déjà quel-qu’une dans la mire, vous êtes en pause depuis quatre mois et elle sait très bien ce qui se passe entre nous deux, pourquoi continuez-vous à jouer cette comédie?» Jennie est demandée au bar, sa popula-rité est en pleine ascension. «Je reviens, ma belle». Amélie observe sa future amoureuse se transformer en Lucky l’artiste : même sa démarche est modulée au rythme de ses BDs, elle est investie dans son art jusqu’à l’os. Et qui ne fait pas son entrée à ce moment-là? Martine, super fringuée pour l’événement. Amélie la regarde avec exaspération; elle n’en manque pas une, celle-là. Martine embrasse Jennifer sur la bouche. Justine, qui se sent comme une groupie, s’approche du cercle d’admiratrice. Elle dit : «Félicitations pour ce que tu fais, c’est vraiment inspirant, ça détonne! » Jennifer la remercie. Justine reprend : «Tu remercieras ta copine, c’est elle qui m’a montré ce que tu faisais. » Martine réagit au quart de tour en regardant Jennifer : « Ta copine maintenant, on est à l’aise! Est-ce qu’on parle d’Amélie? » Jennifer n’a aucune envie de tenir cette conversation en plein bar. « Martine, on peut en discuter plus tard, ce n’est ni le moment, ni l’endroit! » Jennifer jette un regard en direction d’Amélie et soupire. Martine la prend dans ses bras et lui dit : « C’est ta soirée, tu as raison, on en reparlera, mais ce soir, je tiens à être auprès de toi. » Amélie, restée loin à l’écart, surveille la scène et se sent définitivement de trop. Mais qu’est-ce que je fous ici! Elle se lève pour se glisser vers la sortie quand elle est rattrapée sur le palier de la sortie par une fille aux cheveux roux, bohème à souhait. «Hey salut, tu t’en vas?» Amélie, étonnée, fait un oui de la tête. La fille insiste «Mais pourquoi? La soirée commence à peine.» «Je suis juste fatiguée, s’cuse, est-ce qu’on se connaît?» «Non, je m’appelle Sandrine, j’ai participé à l’exposition, je dessine et puis je t’ai vue et j’ai eu envie de te parler.» Amélie lui sourit. «C’est super l’expo, mais c’est pas une bonne soirée pour moi, je dois partir.» La fille lui rend son sourire en di-sant: «Et si je te dessinais une sortie de secours, resterais-tu pour une bière?» Amélie éclate de rire. «Où ça, ta sortie de se-cours?» La fille l’entraîne avec elle sur la terrasse, Amélie la suit en laissant derrière elle Jennifer, Martine et les groupies. Sandrine trouve une place isolée, sort son calepin et lui fait un dessin. Amélie le prend, amusée, et reconnaît un croquis de son visage à travers une fenêtre ouverte. Sandrine lui dit : «C’est toi, devant une grande fenêtre.
Retourne la feuille ». Il y est inscrit un numéro de téléphone et une adresse. «C’est mon studio, je t’y invite, ça ne t’engage à rien.» Mal à l’aise, Amélie dit : «Je sais pas, c’est soudain un peu.» «Ne t’en fais pas, c’est juste une sortie de secours.»