Le Garde-robe de Frédérique

La profondeur des sentiments

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Anne-Sophie est accoudée au bar du Garde-Robe, attendant sa pseudo-amoureuse Gabrielle. Elle réfléchit, le cœur éteint : « Je pensais que tout serait différent, je pensais qu’avec elle, le temps serait d’un rose pigmenté de rouge amour, je pensais… pendant que je pensais, c’est comme si je refusais de voir ce qu’elle est vraiment, je ne voyais que ce mirage qu’elle dessinait devant mes yeux. » Elle attend pour lui parler, elle a besoin de réponses. Un texto retentit. Anne-Sophie regarde : c’est Gabrielle, elle est en retard. « Serai là dans une petite demi-heure, sorry», avec un sourire. Anne pousse un grand soupir, une autre demi-heure de retard, pas de surprise, cette fois c’est une petite demi-heure.

Frédérique va la voir. « Salut! Qu’est-ce que je te sers? » « Euh… une bière, une blonde. » Fred lui donne la bière, Anne-Sophie la remercie et dit : « Y’a beaucoup de monde, c’est souvent comme ça? » Fred répond : « Oui, souvent, et avec la terrasse encore plus, tu es déjà venue ici?» « Oui, deux, trois fois, mais je ne sors pas souvent, le vendredi, habituellement, je suis tranquille chez moi ou chez ma copine. Mais là, je pense qu’on a besoin de changer d’air. » Elle devient toute gênée, qu’est-ce qui lui prend de dire ça à la bargirl! Fred ressent son embarras : «Oui, c’est sûr, de temps en temps, c’est bon pour les couples de changer la routine.» Anne-Sophie acquiesce.

Changer la routine, si au moins c’était ça le problème... Au contraire, elle sait que Gabrielle aime l’originalité, les imprévus. Elle aime se projeter dans l’avenir mais un avenir incertain, ponctué de mystères et de non-dits, une image trouble qu’elle affectionne particulièrement.

Le temps passe lentement et finalement, Gabrielle fait son entrée trois quarts d’heure plus tard. « Salut ma belle! Désolée, j’ai été retenue, tu comprends c’est le rush au bureau. » Elle l’embrasse sur la joue et la serre dans ses bras. Anne-Sophie se laisse faire et dit : « On aurait pu se rencontrer plus tard, pourquoi tu ne me l’as pas dit avant? » Gabrielle la regarde avec ses yeux de femme fatale. « Mais c’est pas grave, je ne l’avais pas prévu, tu ne vas quand même pas m’en vouloir pour ça! » Elle réplique d’un ton sec. «Gabrielle, je ne sais pas si je vais t’en vouloir pour ça ou les trente fois d’avant, tu n’es jamais à l’heure, tu annules les rendez-vous à la dernière minute, parfois, j’ai l’impression d’être ton passe-temps. » Gabrielle dit sèchement : « OK! On va parler. » Elle s’assoit et commande une bière à Fred, cette dernière s’approche, Gabrielle la paye en la remerciant bêtement, Fred regarde Anne-Sophie en lui lançant un : «Bonne soirée! » complice.

Gabrielle et Anne-Sophie vont prendre place dans les divans au fond du bar. Gabrielle commence : « Alors, c’est quoi le problème, tu me fais la gueule pour quelques retards? Je pensais qu’on sortait pour s’amuser un peu! » Anne-Sophie s’exclame : « C’est pas juste quelques retards, c’est la façon dont tu agis avec moi, comme si je n’étais pas là… comme si tu t’en foutais de… de ce que je veux… » Gabrielle fronce les sourcils. «Anne-Sophie, c’est quoi ce pétage de coche, t’avais pas le goût de me parler de ça avant ce soir! Je sais que je n’ai pas été très disponible depuis quelques semaines, mais c’est pas une raison! » Anne-Sophie se sent mal, très mal; elle, si posée habituellement, ne se reconnaît plus.

Gabrielle reprend avec un ton plus calme : « Anne-Sophie, tu ne dis rien, mais explique-moi, je ne comprends pas vraiment ton attitude! » « Gabrielle, excuse-moi, je me suis énervée, c’est juste que ça fait un an qu’on se fréquente et j’ai l’impression que pour toi, il n’y a pas de nous deux, il n’y a que des moments passés avec moi, tu peux passer des jours sans me donner de nouvelles, on dirait que ça ne te dérange pas, et je me sens comme si j’attendais quelque chose qui ne vient pas. » Gabrielle se braque. « Tu peux m’expliquer d’où ça sort? Je pensais qu’on était bien. » « Bien? Je ne sais même pas si tu m’aimes, on ne fait pas de plan, on vit au jour le jour, comme si je marchais sur un fil de fer en permanence!» « Tu veux savoir si je t’aime, oui je t’aime! Et je veux rester avec toi longtemps, mais je ne veux pas m’enfermer dans un couple, dans un quotidien, dans les banalités de la vie à deux, je veux tripper, te découvrir à chaque fois, je veux le meilleur. »

Une larme glisse sur la joue d’Anne-Sophie, elle l’essuie, Gabrielle lui prend la main. « Je t’aime, tu le sais. » Anne-Sophie se lève et dégage sa main. « Moi aussi, je t’aime, mais ce n’est pas ce que je veux. » « Mais, qu’est-ce que tu veux?» Anne-Sophie la regarde, les larmes ruissellent le long de ses joues. « Je veux le quotidien, je les aime, moi, les banalités de la vie, je veux faire des plans, je la veux cette vie à deux. » Gabrielle fait non de la tête, découragée et dit : « Attend, Anne-Sophie, donne-moi du temps pour y penser, je tenais pour acquis que ça allait. » Anne-Sophie la fixe, elle la trouve belle, elle se penche et l’embrasse. « Je ne sais pas, contrairement à toi, je n’ai jamais rien pris pour acquis. »

Sans dire un mot, Anne-Sophie se relève et se retourne, elle marche lentement vers la sortie. Gabrielle ne la retient pas, mais son cœur l’implore de revenir, elle la voit franchir la porte… Une heure plus tard, Gabrielle est toujours assise seule, perdue dans ses pensées. Elle décide de se lever, elle sent la panique monter en elle, elle ressent de la peur. Pour la première fois depuis un an, elle mesure la profondeur de ses sentiments. Elle s’empresse de quitter le Garde-Robe. Elle aime Anne-Sophie, et elle a du temps à rattraper.