Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Coup de poker de la Reine

Frédéric Tremblay
Commentaires
Photo prise par © Robert Laliberté

Un spectre hante les mignons : ce spectre, c’est celui de Sébastien. Il leur est arrivé, comme à tous les groupes d’amis, de vivre certains froids, certains éloignements, certaines de ces baisses d’amitié qui arrivent dans les meilleures relations. Mais que l’un d’entre eux, de leur cercle rassemblé il y a de longues années déjà et que rien n’a réussi à entamer durablement, s’en retire carrément, c’est une nouveauté.

Une nouveauté dont ils se remettent mal. Ils se sont habitués aux coups de griffes, aux petits combats, aux courtes escarmouches : mais la déclaration de guerre ouverte que leur a faite Sébastien les déstabilise. Pas qu’il ait fait particulièrement plus d’esclandre que de claquer la porte de l’appartement de Louise, après qu’elle lui ait annoncé qu’elle a renvoyé Guillaume. Le pire reste encore la suppression massive à laquelle il s’est adonné sur Facebook; le fait qu’il ne réponde plus du tout à leurs textos; et son air d’indifférence quand il les croise dans la rue, au restaurant, à l’épicerie, au cinéma. Le coup le plus dur est porté à Jean-Benoît, qui ne subit pas que son désintérêt, mais son mépris pur et simple.

Il leur faut impérativement trouver un moyen de penser à autre chose. La session achève, le stress des derniers examens retombe lentement, et aucun d’entre eux ne tient à ce que cet été se passe sous le signe de la nostalgie. Ce duo d’appartements qui a déjà été le quartier général des mignons, celui de Maxime et celui de Louise et Jean-Benoît, leur semble bien trop marqué par les récents événements. Ils ont essayé d’y faire des soupers et des soirées de jeux, mais sans succès : le souvenir de Sébastien les y accompagnait malgré eux. La Sainte-Catherine est désormais piétonnière, les terrasses commencent à prendre possession de la rue; et donc quand Louise, par une brillante journée de juin, leur propose un souper au restaurant, ils se ruent sur l’offre. Olivier leur demande s’il peut inviter sa fréquentation du moment. Ils acceptent avec joie – une chaise libre les aurait tous déprimés. Ils se donnent rendez-vous à la fin de leur journée de travail, et pour Louise, à la fin d’une journée de paresse au soleil. Le mignon d’Olivier, Marc-André, est chaleureusement accueilli, et on s’attable aussitôt.

« Y’est tellement cute! Regardes-y les joues, je les mordrais, moi! », s’exclame Louise en se jetant sur Marc-André pour les lui serrer; le pauvre se laisse faire, trop gêné pour oser résister. « Louise, voyons donc, tu l’intimides! » « Pauvre chou! C’est vrai? » « Mais non, mais non, vous me rappelez ma grand-mère, ça me fait rire… » « Pas de vouvoiement! » lancent en chœur Maxime, Jonathan, Olivier et Jean-Benoît, avec un tel synchronisme que tout le monde autour se retourne vers eux et participe à leur hilarité. Marc-André passe au tutoiement, et il devient aussi, lentement mais sûrement, de plus en plus à l’aise. La vieille femme a insisté pour être assise au centre de la table – «Bin oui, j’aime être le centre de l’attention, à mon âge c’est plus le temps de se faire des accroires, je suis une diva, c’est tout! » –, et on a placé Marc-André en face pour qu’il ne se sente pas à l’écart. C’est presque avec elle qu’il parle le plus, pour le plus grand amusement d’Olivier. La discussion vire comme de bien entendu vers les vacances d’été, que ce repas inaugure officiellement.

« Je lisais le Fugues tantôt, et le p’tit guide de voyage qu’ils ont publié aussi, je sais pas trop, j’ai vraiment envie d’aller dans le sud cette année… » « Ridicule! » lance un Jonathan déjà bien grisé. « D’aller dans le sud? » « Non, mais de planifier son voyage en fonction de ça! Le tourisme rose! L’invention du siècle! Vous voyagez juste pour baiser, ou quoi?» Olivier se porte à la défense de son ami : « C’est pas ça. Mais c’est comme le village. D’abord c’est pas une mauvaise chose de se sentir à l’aise, ouvertement, même s’il faut un peu se fermer pour le faire. Et puis, plein de beaux gars et de beaux serveurs à la même place, on dit pas non!» «J’aurais rien contre, moi, poursuit Maxime en se jetant dans la mêlée. Tu peux choisir la destination que tu veux, Jo, mais je crois que je vais les suivre s’ils visent Provincetown ou Key West!» Bon, s’il le faut… Je tiens quand même pas à me ramasser seul!», maugrée Jonathan.

« On part quand? » demande Olivier, en-thousiaste. « J’ai pas dit que j’étais prêt à partir demain matin, j’ai juste dit que je regardais! » dit Marc-André. Louise lui répond : « C’est la même chose. Ça me tente, moi, j’y vais avec vous!» Les mignons se regardent entre eux. «Pour-quoi pas… C’est une idée… », hésite Jean-Benoît. « Tu vas avoir de la misère à nous suivre, par contre, Louise… » « On serait pas partis longtemps, on reviendrait vite...» Les excuses s’ensuivent. Seul Marc-André reste silencieux. Louise se replie sur lui : « Et toi, mon p’tit, t’en penses quoi? » « Moi, je t’aime bien. Et tu as l’air d’une femme capable de s’amuser, même si… » « Même si j’suis toute ridée, dis-le! » «Même si, voilà. » «Ça, c’est l’attitude que j’aime! Tu sais quoi? Je t’invite! Choisis la destination de ton choix, je te paye tout! » « Tu es sérieuse? Mais c’est beaucoup! Avec la pension… » « Je suis peut-être une riche héritière qui se cache! Ou j’ai gagné le loto! Non, non, j’ai les moyens de t’amener, t’inquiète pas. Juste pour apprendre aux autres qu’on n’essaie pas impunément de se débarrassser de la vieille Louise! » Elle tend la main à Marc-André, lui offrant son plus large sourire. «Comme on dit : à Miami? Je paye le voyage! »