Autrement dit...

Sans bon sang ou sans bon sens

Yves Lafontaine
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Photo prise par © Robert Laliberté

Les hommes qui n'auront pas eu de rapports sexuels avec d'autres hommes depuis cinq ans pourront désormais donner leur sang au Canada à partir de cet été, a-t-on appris. Il s'agit d'un pas dans la bonne direction, mais certainement pas d'une victoire. En fait, les hommes gais actifs sexuellement, qu'ils soient en couple ou qu'ils aient toujours eu des relations protégées, seront toujours exclus à moins d’être chastes pendant 5 ans.


Les différentes banques de sang refusent depuis le début des années 1980 les dons de sang de tout homme homosexuel ou bisexuel ayant eu ne serait-ce qu'une seule relation sexuelle avec un autre homme depuis 1977, et ce, pour une période indéterminée, autrement dit pour toujours.

Cette interdiction a perduré en raison du grand nombre de personnes qui, au début des années 80, ont contracté le VIH lors d'une transfusion sanguine et qui exercaient jusqu’à tout récemment encore beaucoup de pression sur les banques de sang pour maintenir l'interdiction. Mais si cette mesure était justifiée sur les plans scientifique et éthique à l'époque, elle n'a plus sa place en 2013.

Cette modification de la réglementation réduisant la période d'exclusion à cinq ans a été proposée en décembre dernier par la Société canadienne du sang et Héma-Québec, qui sont les deux organismes qui collectent les dons de sang au pays. Et le ministère de la Santé est allé dans le sens de cette recommendation. Autrement dit, les hommes gais doivent pratiquer l'abstinence pendant 60 mois pour pouvoir donner du sang. On remarquera que les hétérosexuels qui ont plusieurs partenaires ne sont écartés, eux, que pour une année.

Plusieurs spécialistes de la santé, en particuliers du VIH (mais pas seulement) et plusieurs militants avaient fait campagne au cours des cinq dernières années pour le changement de la réglementation au Canada et demandaient une période d'attente d'un an, considérant que, déjà depuis plusieurs années, tous les dons de sang sont analysés rapidement, parfois en l'espace de quelques jours, afin d'y détecter la présence d'agents pathogènes, et notamment du VIH.

D’ailleurs, pour ces raisons d’autres pays permettent déjà aux homosexuels sexuellement actifs de donner du sang, et la période d'attente y est souvent plus courte. Au
Royaume-Uni, en Australie et en Nouvelle-Zélande, par exemple, les donneurs de sang potentiels ne doivent attendre qu’un an après leur dernière relation homosexuelle; en Afrique du Sud, cette période est de six mois. L'Italie et l'Espagne sont allés plus loin. On n’y pose plus la question à savoir si le donneur a eu une relation sexuelle avec un homme, mais plutôt s'il a eu des comportements sexuels à risque dans la dernière année.

Si certains ont estimé que cette mesure marquait un progrès, un pas dans la bonne direction, ce n’est certainment pas une victoire. Dans la réalité pas grands homosexuels pourront donner de leur sang. Il semble pourtant évident que l’admission au don de sang devrait être fondée non pas sur une période d'abstinence de plus d’un an, mais surtout sur l'estimation des facteurs de risque. Certaines relations sexuelles, notamment avec le recours au préservatif, peuvent être considérées comme présentant des «risques extrêmement faibles» et d’autres non, que ces relations soient homosexuelles ou hétérosexuelles. Le fait d’être dans une relation monogame à long terme devrait également permettre de faire un don de sang, sans période d’exclusion.

D’autant plus, qu’avec la technologie mo-derne qui est présentement utilisée au Canada, il est presque impossible que le VIH passe par les mailles du filet, et l'interdiction totale constitue un énorme boulet pour les banques et la réserve de sang. Les pénuries de sang à répétition ne se produiraient sans doute pas si la politique était plus raisonnable.

Si l'interdiction dans la dernière année doit être maintenue pour ceux qui ont de multiples partenaires sexuels et ne portent pas systématiquement le condom lors de leurs rapports sexuels, le moment était venu d'accepter les dons des hommes homosexuels qui vivent une relation monogame à long terme stable.

Doit-on en conclure que le gouvernement conservateur a fait montre d’un excès de prudence ou a volontairement voulu faire perdurer une situation clairement discriminatoire ? Je vous laisse juger.