Un p’tit coup de balai

Mado Lamotte
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Photo prise par © Robert Laliberté
Dehors c’est Cuba et dans mon appartement j’ai l’impression d’avoir laissé la porte du four ouverte avec les 4 ronds du poêle allumés à «high». Je suis collée à ma petite chaise pliante en recouvrement de vinyle face à mon ordinosaure, les yeux rougis par une demie nuit de sommeil perturbée par la chaleur ambiante, j’ai peine à respirer, chu trempe à lavette, j’ai la raie en eau et l’odeur que mon jeune corps d’athlète à la retraite dégage me rappelle fortement mes origines italiennes. Je m’allonge le bras pour prendre une gorgée d’eau, je rate ma cible, le contenu de mon verre Nathalie Simard ( un article de collection acheté dans un Kentucky de Magog il y a 20 ans lors de mon premier voyage à Provincetown ) se retrouve sur les notes griffonnées sur un bout de napkin (oui je fais partie de cette race de gens en voie de disparition qui se sert encore de papier et de crayon) qui allaient me servir pour l’article que je suis en train de vous écrire. Ah non cibole, pas mes précieuses idées puisées dans mon imagination grisée par une chaude nuit de débauche au Stud!

Comment j’vas faire maintenant pour me rappeler des détails des nombreuses absurdités partagées avec un beau poilu tatoué après le douzième shooter de téquila clamato? Et comment vais-je me souvenir des inepties proférées par mes deux voisines de machine elliptique au Gym qui ne semblaient pas comprendre pourquoi personne ne remarque leur protubérance mammaire parmi cet océan de beaux garçons virils qui ne sont pas sans rappeler les acteurs de la série Spartacus? Désolé mes chéries mais vos bouées de sauvetage n’ont pas la cote chez les amateurs de chair de gladiateurs! On est en plein cœur du Village au cas où vous ne l’auriez pas remarqué. Pis si je peux me permettre mesdemoiselles, le Gym n’est pas un comptoir de parfums de chez La Baie. J’veux respirer de la sueur d’hommes quand je viens icitte, pas vos effluves de Coco Chanel! Parlant de respirer, j’vas aller prendre un peu d’air, ça va peut-être me donner quelques bonnes idées sur quoi faire aller ma langue de vipère.

J’ai « College Boy », la dernière chanson d’indochine, dans les oreilles et je repense à toute la polémique qui a entouré le magnifique clip de Xavier Dolan sur l’intimidation et la violence à l’école. Oui c’est violent, oui c’est brutal, oui certaines images sont choquantes mais le message est fort, puissant, dérageant, provocant mais oh combien troublant, touchant et pertinent. L’intimidation ça touche beaucoup plus de monde qu’on peut l’imaginer, et pas seulement à l’école, et le fléau est loin d’être enrayé. Ce n’est pas en censurant et en faignant d’ignorer la réalité, la tête dans le sable, qu’on va régler le problème. Je me prends tout à coup à rêver à un monde dirigé par des chiens où la violence et le meurtre ont été radiés de la Terre et où il n’y a qu’amitié et harmonie qui règnent entre les différentes races d’animaux (vous lirez Demain les Chiens de Clifford Simak, pour rêver un peu avec moi ).

Je m’assois sur un banc du parc Viger, juste en face de moi il y a un de mes bâtiments préférés à Montréal, l’ancienne gare Viger aux 43 pignons sur la rue St-Antoine. C’est dommage qu’elle soit en si piètre état. Hey les bureaucrates, vous avez un édifice du prestige d’un château de Prague et vous êtes en train de le laisser pourrir! D’ailleurs ce n’est pas la seule chose que nos élus corrompus laissent moisir ces temps-ci. Juste autour de moi par exemple, les bancs de parc auraient besoin d’un sérieux coup de peinture, les poubelles de bois qui datent sûrement de l’avant-guerre de 14-18 et le sol couvert de saletés composées en partie de mégots de cigarettes et de cadavres de gommes offrent un spectacle désolant de négligence et de manque d’entretien.

L’espèce de sculpture-fontaine est couverte de rouille et de crottes de pigeons et naturellement y’a pas une goutte d’eau qui coule parce qu’on sait très bien que la Ville n’ouvre pas ses robinets avant la date officielle du début de l’été. D’ailleurs c’est quoi la foutue date officielle pour remplir l’étang du Parc Lafontaine et pour ouvrir les écluses du canal Lachine parce que les piqueniqueurs en ont marre de regarder les canards se débattre dans la bouette et moi j’ai hâte de longer un fleuve débordant d’eau limpide plutôt que de pédaler sous un nuage de mouettes qui s’égosillent au dessus d’un amas de pierres et de détritus. C’est-tu si compliqué que ça ouvrir un robinet? Montrez-moi y’est où, j’vas y aller pis vous aurez même pas besoin de me payer! C’est triste mais j’ai l’impression de me répéter année après année et d’assister à la même représentation de ce spectacle désolant qui nous est offert à chaque printemps.

Je continue ma marche un peu plus à l’ouest vers le Chinatown question de noyer ma détresse dans un bon verre de Bubble Tea. Une maison en délabrement, une rue défoncée, une clôture arrachée, un terrain vague recouvert de vidanges abandonnées et un trottoir infesté de mauvaises herbes plus tard, je me demande si, perdue dans mes rêves, je n’ai pas traversé une porte spatio-temporelle pour me retrouver dans un quartier désaffecté de Bagdad. Vite mes lunettes fumées pour éviter que j’attrape un coup de saletés!

Je retourne à mon quartier sur ma petite rue passablement bien entretenue et même si j’ai l’impression que c’est pire ailleurs, il faut voir mon devant de maison en ce jour de recyclage pour comprendre que c’est pas parce qu’on fait notre part pour améliorer notre environnement que ça marche automatiquement. Parce que s’ils ont réussi à éviter l’éparpillements de nos poubelles aux quatre vents en nous faisant mettre nos vidanges dans des gros sacs verts encombrants, on ne peut pas dire qu’elle est autant au point leur technique de recyclage dans des sacs transparents aussitôt déposés, aussitôt transpercés si on a eu le malheur d’exposer à la vue de tous chercheurs de trésor une bouteilles consignée négligemment jetée à la mer. Depuis qu’on recycle j’ai jamais vu autant de cochonneries dans les rues de la ville.

À chaque printemps c’est pareil, l’été nous tombe dessus sans crier gare et à cause d’un système bureaucratique qui m’a l’air aussi compliqué que d’obtenir les 3 étoiles dans tous les tableaux de Angry Birds, l’état de ma belle ville chérie laisse à désirer en montrant une bien triste image de Montréal aux touristes qui profitent du doux mois de mai pour tomber sous le charme du secret le mieux gardé de l’Amérique. Mais si j’en crois le petit dépliant envoyé par la ville, la brigade de nettoyeurs de rue devrait se mettre en branle très bientôt et au moment où vous lirez ces lignes la dernière immondice sera déjà loin, je l’espère, disparue dans un site d’enfouissement.

Vous voyez, je suis autant capable de donner la chance au coureur que d’être pessimiste quand je m’intéresse à l’univers qui m’entoure. Et pour garder le cap optimiste, même si on risque de passer un mois à suer de la noune avant qu’ils se réunissent en consortium pour décider d’ouvrir les piscines une semaine avant la date prévue, je vais croire que les miracles existent et espérer pouvoir macérer dans la pisse de morveux dès la fin mai à la piscine Fullum!

En attendant que quelqu’un passe le balai et que les champelures se mettent à couler, on peut déjà profiter du retour de la piétonisation de la rue Ste-Catherine avec ses boules roses, sa station de métro Beaudry toute en mosaïques, ses buildings peinturlurés, ses terrasses animées, ses installations artistiques et tous ces beaux garçons et ces belles filles, le sourire aux lèvres, qui marchent main dans la main et qui donnent un air de jeu-nesse et de fête à notre beau Village. Fermez les yeux et laissez-vous transporter dans ce monde fabuleux comme Alice dans son pays des merveilles et Dorothée chez son Magicien d’Oz.

Ah oui mes chéris, heureusement qu’on les a nos 4 saisons pour renaitre, rêver, créer et refaire le monde à chaque changement de saison.