Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Candide, ou de l’hypocrisie (3e partie)

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

L’arrivée du printemps et le retour de la chaleur ont vite fait fondre ce qu’il restait de haine chez Jean-Benoît. Bien entendu il en a voulu un moment à Guillaume d’avoir joué avec lui, d’avoir oscillé entre lui et son ami Sébastien, sans égard pour eux ni pour leur amitié. Mais il a fini par comprendre. Il s’est dit qu’il fallait bien que jeunesse se passe, et que les premières expériences par définition ne pouvaient pas se faire sans erreurs. Après avoir fait le ménage dans son esprit, il s’est dit qu’il pouvait aussi bien en faire dans sa chambre : et donc il est jusqu’au cou dans les babioles qu’il compte jeter quand on cogne à sa porte. « Oui, entre, Louise. » Mais c’est plutôt Guillaume qui entre dans sa chambre. « Oh. On ne t’a pas vu dans le coin depuis un moment. » « Je sais. Je… commençais à m’ennuyer. » « Tu avais l’air bien occupé, avec l’autre. » Son pardon de Guillaume ne s’était pas rendu jusqu’à Sébastien, qui n’avait pas l’excuse de l’immaturité.

« Jean-Benoît, s’il te plaît, écoute-moi. » « Je t’écoute. Passe-moi le Windex. » « S’il te plaît! » Jean-Benoît soupire et s’assoit sur son lit. «Allez, vas-y. Mais fais vite. » «Je sais que j’ai été con. Je sais que j’ai été ridicule. Je sais que tu es passé par-dessus une fois déjà, et qu’il y a des li-mites à ce qu’on peut oublier. Mais laisse-moi une chance. Une troi-sième chance. J’ai dit à Sébastien que lui et moi, ça ne marcherait pas, et je le pense. Je ne le fais pas pour coucher avec toi. Je vais te montrer que je tiens vraiment à toi. On était bien, ensemble, non?» Jean-Benoît commence par se dire que l’idée même d’une troisième chance est absurde – lui qui croyait déjà si peu à la deuxième! Puis il hésite. Il se demande si la possibilité est si folle. Il y a quelque chose de plus honnête dans cet aveu de Guillaume que dans son précédent.« D’accord. Mais on y va lentement. Que j’accepte de te parler est déjà un bon début. Sois-en heureux, p’tit gars. » Guillaume sourit et, spontanément, se jette sur lui et l’embrasse… mais rien que sur la joue. «J’aurai tes lèvres plus tard, quand je le mériterai. Et j’y travaillerai fort. »

Il y travaille effectivement. Il passe encore un peu de temps à se chercher un emploi, un peu moins à se chercher un appartement – quitter le logement de Louise n’est plus si pressant –, et tout le reste il le passe avec Jean-Benoît, ou pour Jean-Benoît. Il cuisine pour lui, et incidemment pour sa grand-mère; il l’aide à étudier; il va courir avec lui. Ils dorment ensemble, mais Guillaume, s’il le serre dans ses bras, ne pousse pas son affection plus loin. Jean-Benoît s’amuse en le surnommant son petit chien de poche; mais au moins, se dit-il à lui-même, un chien est fidèle. Après quelques semaines passées de cette façon, il commence à agir avec lui comme s’ils étaient en couple. Ils se tiennent la main dans la rue, s’embrassent devant Louise, qui s’émeut : « Vous êtes tellement adorables! » Jean-Benoît surprend Guillaume, un soir, et lui dit : « J’ai assez résisté. » Ils font l’amour; et c’est aussi magique, sinon plus, qu’une première fois.

Un soir la rencontre d’équipe à laquelle Jean-Benoît devait aller est annulée. Il texte Guillaume pour lui dire qu’il arrivera en avance. Mais Guillaume a dû laisser son cellulaire de côté et ne lui répond pas… pour une raison qu’il découvre bientôt. Il le trouve en train d’embrasser Sébastien dans sa voiture. Le petit-fils de Louise en sort et lui lance, avec un air d’indifférence : « T’es assez plate, comme gars. Je veux quelqu’un de plus passionné.» «C’est tout?» «C’est tout.» Et il s’en va avec Sébatien, qui regarde son ancien ami avec un air narquois. Quand Louise revient à l’appartement ce soir-là, en s’ex-clamant : « Quelle soirée! Jamais vu un bingo aussi déchaîné! », elle retrouve Jean-Benoît affalé dans l’escalier, en larmes. « Bin bonyeu, mon beau, qu'est-ce qui s’est passé? » Alors il lui raconte tout. « Ah! Si j’avais su! Ses parents vont en entendre parler, crois-moi! Le p’tit démon! Faire ça à mes vrais enfants! » « Louise, ne t’en mêle pas, s’il te plaît… » « Évidemment que je vais m’en mêler! C’est à moi d’arrêter le carnage. »

Elle prépare un chocolat chaud à Jean-Benoît, le réconforte et le force à aller au lit. Mais sa colère l’empêche de fermer l’œil, et elle attend en lisant – ou plutôt en tenant un livre entre ses mains, trop distraite pour se concentrer. Quand Guillaume rentre, elle le dévisage longuement en silence. «Qu’est-ce qu’il y a, grand-mère?» «Tu ne t’en doutes pas un peu?» «Oh, je suppose que Jean-Benoît t’a parlé…» «Je suppose, oui.» « Tu ne peux pas comprendre, mamie… Ce n’est pas de ton âge… On est une autre génération…» «Ce n’est pas de mon âge! Il est drôle lui! Je comprends que vous couchez avec tout le monde, je m’en fous, ça me divertit, profitez-en; mais y’a pas d’âge pour savoir qu’un cœur, ça se brise! Et toi, bin t’es en train d’en briser deux, ceux de mes meilleurs amis! » « Je vais déménager d’ici, si tu préfères. » « Oui, tu vas déménager. Tu vas partir de Montréal. Tu vas retourner en Abitibi réfléchir à ton affaire, longtemps, pis quand t’auras un peu plus de tête, tu pourras revenir ici, pas avant! » «Laisse-moi m’organiser et me trouver un appartement… » « Pas question! Je te shippe dans le premier autobus demain matin! Prépare tes valises ce soir. » Guillaume est furieux; Louise se demande même s’il ne va pas lui cracher au visage. Mais il se contente de détourner la tête, et il se met à faire ses bagages. « Le reste est dans sa chambre. » « Tant pis. Tu l’auras demain matin. »

Il sait très bien que si elle appelait ses parents, ils approuveraient son choix, et qu’en tant que mineur il ne peut pas résister. Il n’a même pas le temps de revoir Sébastien que déjà il part en autobus pour Rouyn-Noranda. Il a vaguement croisé Jean-Benoît à l’appartement, mais ils ne se sont pas du tout adressé la parole.. Un peu plus tard dans la journée, Louise lui apprend qu’elle a invité Sébastien à souper. « Je vais clarifier les choses. Tu peux être là ou ne pas être là, comme tu veux. » « J’y serai. » Louise et Jean-Benoît sont attablés quand il arrive. Le tout donne l’impression d’un procès, et donc il s’installe avec circonspection. «Qu’est-ce que tu voulais me dire? » « Guillaume est parti. Je l’ai renvoyé en Abitibi. Je n’allais pas le laisser jouer avec vous comme ça. » Sébastien se lève aussi vite qu’il s’est assis. « Non! Pourquoi tu as fait ça? Juste quand il était revenu, après tout ce temps! » « Revenu? Il allait repartir assez vite, fais-toi s’en pas! » « Non, pas cette fois! » Jean-Benoît lui sourit d’un air triste. « Ne la blâme pas. Tu sais qu’elle a raison. » « Ne pas la blâmer? Elle a chassé mon amour! Vieille folle! C’est sûr que tu vas l’approuver, toi, après qu’il t’ait laissé! Ne me parlez plus, plus jamais c’est clair? » Il part en coup de vent en claquant la porte.

Jean-Benoit pose sa main sur celle de Louise. « Il va finir par comprendre. » « Oh, c’est pas à une vieille que tu vas apprendre ça, aussi folle qu’elle soit. C’est moi qui te rassure. Moi, je suis habituée de voir mes enfants partir. Mais recevoir les adieux d’un ami, c’est encore pire. » « Ne t’inquiète pas pour moi. Tu en as assez fait. Merci pour tout. » «J’ai beau aimer vos drames, il y a une limite à ce que je peux prendre. Chamaillez-vous, mais entretuez-vous pas! »