Janik Bastien-Charlebois

Les personnes intersexes veulent que l’on entende leur voix

Denis-Daniel Boullé
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En décembre dernier, à l’initiative de l’International Lesbian And Gay Association (ILGA), le 2e forum intersexe se tenait à Stockholm. Minorité dans les minorités sexuelles, les personnes intersexes sont en somme les parents pauvres avant tout en matière de droits humains. Les personnes intersexes sont encore parmi les rares à être encore sous le pouvoir de la médecine. Cette dernière s’estime en droit de qualifier leur existence de désordre et de la prendre en charge pour leur propre bien. S’il existe une littérature scientifique importante, elle est surtout fondée dans une perspective constructiviste et à laisser à l’extérieur de cette recherche les personnes intersexes. Aujourd’hui elles prennent la parole pour construire leurs propres savoirs. D’autant qu’il était aisé pour les spécialistes de s’arroger un pouvoir sur des nouveaux-nés ou des enfants présentant des caractères sexuels masculins et féminins. Entre autres pour répondre au désarroi des parents.

Selon Janik Bastien-Charlebois qui participait à cette rencontre, «cette politique des chirurgies et de l’hormonothérapie forcée, du secret ou des demi-vérités envoie invariablement le message suivant : Il y avait quelque chose avec ton corps qui nous rendait si inconfortable que nous avons décidé d’en faire autre chose sans ton consentement». Intersexe elle-même, professeure au département de sociologie de l’UQAM, activiste récente au sein de l’Organisation intersexe international (OII) – francophonie, Janik Bastien-Charlebois rappelle l’origine de ces rencontres : «L’émergence des mobilisations intersexes remonte au début des années 90 et correspond tout simplement à la prise de conscience adulte des personnes ayant subi les premières mutilations pour leur atypie sexuelle, qu’elles ne sont pas seules, et que cette approche n’est pas légitime. Le mot «mutilation» peut sembler fort, mais est employé par plusieurs d’entre nous. Il désigne bien l’essence de l’approche, aussi aseptisée et polie soit-elle».

Janik Bastien rappelle que trop souvent des médecins attribueraient l’un des deux sexes biologiques le plus tôt possible et demandaient à ce que l’enfant soit élevé dans le genre correspondant au sexe attribué. La décision du médecin se faisait après consultation avec d’autres confrères et ils prenaient ce qui était, selon eux, la meilleure décision.

«Et comme il était plus facile de reconstruire un sexe de femme qu’un sexe d’homme, dans la plus grande majorité des cas, l’enfant intersexe devenait une fille. Ce qui pouvait poser rapidement des problèmes, quand l’enfant se sentait plus du genre masculin que du genre féminin. On se fondait à l’époque sur des théories comme quoi la conscience du genre d’un enfant se développait au cours de sa 3e année, et que s’il avait été considéré et élevé comme une fille auparavant, il se sentirait du genre féminin. Mais il y a de nombreux cas qui ont montré que ce n’était pas aussi simple que cela. Ce n’est pas le fait d’avoir un sexe d’homme et d’avoir reçu une éducation d’homme que l’on se sent automatiquement homme ou d’avoir un sexe de femme, et été élevée être une femme que l’on en devient une», continue Janik Bastien.

Pour la professeure de l’Uquam, ces forums internationaux ont le mérite de donner l’occasion aux personnes intersexes de se retrouver et de faire le point sur leur expérience, mais aussi sur le discours et les pratiques scientifiques, tout comme sur les enjeux auxquelles elles sont confrontées au quotidien. «Ce qui est paradoxal, c’est le plaisir d’être ensemble puisque tout dans la société nous renvoie l’image que nous n’existons pas, et en même temps, il existe entre nous des fractures quant aux perspectives, ce qui est le fait de toute minorité. Certains ont des perspectives radicales, d’autres des perspectives plus réformistes, précise Janik Bastien, mais il y au moins un point crucial d’accord, c’est qu’aucune chirurgie ou hormonothérapie ne doit être imposée».

La correction du genre devrait relever d’un choix et ne devrait pas être immédiatement, ou plus tard, pathologiser. «La médecine a un lourd travail de décentrement avant que l’on puisse entrevoir une possibilité de dialogue. Jusqu’à présent, elle estime toujours que c’est elle qui peut avoir le mot final sur ces «échanges» inégaux et que la prise en charge lui revient toujours», conclut Janik Bastien.

Peut-on envisager qu’un nouveau-né intersexe ne voit pas sort remis entre les mains des médecins, grandir, et devenir adulte dans le genre qui soit le sien, en choisissant le sexe qui convient à son genre ? Ou encore selon son désir de ne pas subir de modification sexuelle ? Quelle place ont les personnes intersexes dans nos sociétés ? Voilà quelques unes des questions que soulèvera Janik Bastien lors de la conférence qu’elle donnera au cour de la Journée de la Fierté Trans, le 4 mai prochain. Après tout, il ne sera question que du droit à l’intégrité corporelle, du droit à l’autonomie sur le corps, sur l’identité et sur la sexualité.

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Journée de la Fierté Trans, Samedi 4 mai. Comité Social
Centre-Sud, 1710, rue Beaudry, Montréal. Coût d’entrée 2$