FICTION

Rencontre fortuite

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Ève arrive au Garde-Robe pour son 5 à 7 du vendredi soir. Elle va rejoindre son amie Justine, qui travaille ce soir. «Salut!» Justine, occupée avec une cliente, lui fait signe de s’assoir : «J’arrive, donne-moi deux minutes.» Ève s’installe au bar, juste en face de l’entrée du Garde-Robe. Elle reconnaît les visages des filles qui arrivent, des habituées qui viennent, comme elle, se raconter leur semaine, voir leurs amies, relaxer, boire, danser et parfois cruiser.


« Bon! Comment vas-tu ma belle? » Justine embrasse son amie et la serre très fort : « Je suis si contente de te voir! » La belle Ève sourit. Elle adore Justine et la trouve tellement charmante, elles sont amies depuis quelques mois seulement, elles se sont rencontrées dans un party de chalet, chez l’ex de Ève, cette dernière est partie depuis belle lurette et elles sont restées amies.

«Alors, c’est comment travailler dans un bar? Tu dois tellement te faire draguer!» Justine rit mais n’a pas le temps de répondre, Frédérique s’impose : «Elle est tellement en demande, je n’ai presque plus de clientes à servir.» Justine pousse Fred d’un coup de hanche : «Madame Top modèle, tu peux bien parler!» Justine reprend : «Non, sérieux, c’est super le fun, les soirées passent vite et les filles sont trippantes.» Ève lève son verre aux beaux yeux verts de Justine, cette dernière lui rend son sourire. Justine aime beaucoup Ève, quand elle est avec elle, c’est comme si tout devenait facile, possible. Depuis l’arrivée à Montréal de Justine, elles se sont vues souvent, leur relation amicale est complexe et ambigüe, elles se racontent presque tout, en omettant quelques détails sur leurs aventures passagères, de toute façon, comme le dit Justine : «On est bien célibataire, l’amitié, c’est plus enrichissant et moins compliqué!» Et, à chaque fois, Ève acquiesce, se disant qu’entre elle et Justine, il ne manque qu’un pont à franchir qu’elles préservent sous le sceau de l’amitié.

Justine retourne à ses clientes et Ève la regarde amusée, elles s’envoient des sourires remplis de complicité quand… Ève fait éclater sa bière sur le plancher. «Merde! C’est pas vrai!» Justine accourt en riant : «Mais qu’est-ce qui t’es arrivé?» Ève s’énerve : «Merde, elle m’a glissé des doigts, c’est, c’est à cause de…» Justine, inquiète, lui demande : «Ça va?» «Oui, s’cuse pour la bière, c’est que, regarde là-bas, la fille.» Justine regarde, il y a au moins 20 filles dans son champ de vision. «Ève, peux-tu être plus précise, laquelle?» «La grande brune, avec les lunettes, oui, juste là, le t-shirt blanc avec le collier, elle a une veste.» Justine la voit. Elle est belle, mais de là à en échapper sa bière… Fred s’approche : «Qu’est-ce qui se passe?» Justine répond: «Ève a vu une apparition!» Ève se remet de ses émotions et explique : «Cette fille, Anne, j’étais en réunion avec elle, cet après-midi, elle travaille pour un client de l’agence.» Fred l’interrompt : «L’agence?» «Je travaille pour une agence de pub, en tout cas, tout le long de la réunion, j’étais à côté de la plaque, je rougissais, j’étais complètement subjuguée par elle, et à la fin de la réunion, elle est venue me voir pour me dire qu’elle était contente de m’avoir rencontrée, j’ai manqué perdre connaissance, en fait, j’ai perdu l’équilibre, je me suis accotée sur la table et elle est partie en me serrant la main, ses yeux bleus dans les miens, c’était comme dans mes rêves! Et elle est gaie!»

Fred éclate de rire : «Mais c’est super, va lui parler!» Justine riposte : «Attends Ève, ça ne veut pas dire qu’elle est gaie, mais si ça te fait triper, va lui parler. Je vais aller voir mes clientes, tu me raconteras la suite…» Justine s’éloigne. Fred ajoute : «Est-ce qu’elle t’a vue?» «Je sais pas, je vais aller lui parler, quand même, c’est une cliente, c’est important les relations de travail.»

Ève tente d’établir un contact visuel, la fille est entourée et semble tout à fait inaccessible, elle va attendre le moment opportun. Justine regarde son amie et ne comprend pas ce qu’elle trouve à cette fille. «Tout roule?», demande Fred. «Oui, pourquoi?» «Justine, tu sembles froissée. C’est à cause d’Ève?» «Non, pas du tout, Ève peut bien rencontrer qui elle veut, c’est juste que c’est exagéré et elle ne la connaît même pas!»

Fred sent que la situation est complexe, cette amitié repose sur des bases invisibles dont les racines s’apparentent à des algues pré-amoureuses. Ève se lève et s’avance près de la piste de danse, elle zieute la table d’Anne subtilement, mais la foule l’empêche de bien voir. Elle s’avance sur la piste de danse, et là devant elle, se trouve Anne! «Salut Ève! C’est ça?» Ève rougit encore une fois mais les lumières tamisées du Garde-Robe la protègent de sa timidité, elle répond superficiellement : «Salut! Quelle surprise!» Anne sourit, Ève enchaîne : «Tu viens souvent ici?» Anne répond «De temps en temps, avec des amies, et toi?» «Moi aussi, de temps en temps, mais je n’aurais pas pensé te voir ici, c’est tellement drôle!» Anne arrête de danser. «Pour-quoi?» Ève balbutie : «Bien, je sais pas, je, je pensais pas que…» «…que j’étais gaie? En fait, je n’ai pas d’étiquette, je ne sais pas… mais je suis heureuse de te revoir!» Ève reste muette, Anne l’entraîne danser dans la foule et pendant ce temps, Justine se dirige vers la piste pour les observer, confrontée à un dilemme. Cette brûlure qu’elle ressent, c’est le sourire d’Ève pour cette fille. Fred s’approche d’elle : « Allez vas-y… t’attends quoi? » « Je sais pas, si, si… » « Il te reste toute la soirée, mais ne perds pas de temps. » Justine s’avance lentement vers Ève.