Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Candide, ou de l’hypocrisie

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Jean-Benoît est en train d’étudier pour son prochain examen de circuits logiques – il serait plus juste de dire qu’il est en train de s’arracher les cheveux de la tête en essayant de comprendre la matière, vu le retard qu’il a accumulé – quand on frappe à la porte de sa chambre. Il soupire comme s’il était découragé, alors qu’au fond il est plutôt soulagé.


«Oui, Louise?» «Je convoque une réunion des colocataires, et comme tu es le seul autre, bin sors de là!» Il la rejoint à la cuisine. «Qu’est-ce qui se passe?» «Un de mes petits-fils de l’Abitibi vient faire un tour à Montréal. En fait il veut déménager ici, et il vient visiter des appartements. Je me suis dit que je pourrais l’héberger, tu sais, ma famille et moi…» Il sait bien qu’elle s’ennuie d’eux, même si elle fait semblant de leur en vouloir, et hoche la tête. «Il déménage pour les études?» «Officiellement. Mais j’pense que la vraie raison, c’est qu’il a fini par faire son coming out à ses idiots de parents, et qu’ils l’ont mal pris.» «Oh! un jeune gay!» Elle fronce les sourcils. «Justement, trop jeune, et tout innocent! Je vous surveille, bande de vieux pervers.» «Regardez qui parle! Et il arriverait quand?» «Je vais l’appeler, là, il pourrait venir dans la semaine.»

Et donc trois jours plus tard, Guillaume, jeune, innocent, et – à quoi d’autre s’attendait-il! – magnifiquement dans les goûts de Jean-Benoît arrive à l’appartement et s’y installe. Louise insiste pour lui laisser sa chambre, il refuse; Jean-Benoît aussi, avec un ton qui laisse croire qu’il l’aurait fait pour n’importe qui d’autre que ce beau grand blond, mais il décline l’offre. C’est donc Guillaume qui prend leur vieux divan grinçant comme lit. Si Jean-Benoît avait de la difficulté à se concentrer sur ses études, c’est encore pire maintenant : il est tenté à chaque seconde de jeter un coup d’oeil au salon pour voir si Guillaume s’y trouve, pour l’admirer au passage, en allant se chercher quelque chose à manger quand il n’a pas faim du tout. Lorsqu’il ne visite pas des appartements, Guillaume, timide et réservé, passe son temps à lire. Sa mine absorbée est adorable. S’il lui arrive de lever les yeux de son livre et de croiser le regard de Jean-Benoît, il rougit aussitôt, baisse la tête, le salue rapidement puis se remet à lire.

Guillaume est arrivé à l’appartement le mercredi. Les jours passent et il ne semble toujours pas avoir trouvé d’appartement, ce dont Jean-Benoît est assez heureux. En soirée, il se retrouve souvent avec la grand-mère et le petit-fils pour jouer aux cartes et discuter. Guillaume se dégêne un peu, parle plus, et surtout il sourit. Ce sont ses sourires, brillants, lumineux, qui font définitivement craquer Jean-Benoît. Mais enfin, c’est le petit-fils de Louise, à peine assumé… Il ne peut pas tomber en amour avec lui. Pour s’aérer l’esprit, il s’en ouvre à Sébastien. «Ben voyons! On a toujours su que tu aimais les p’tits jeunes, mais là…» «Écoute, il est beau comme un cœur, c’est pas croyable!» «Je veux le voir! Tu m’invites chez toi bientôt?» «Viens ce dimanche, avant qu’on aille au Mado, tu verras ce que je veux dire, tu comprendras!»

Pour fêter le début de la semaine – ou plus justement pour narguer ceux qui recommencent les cours et le travail, elle qui est à la retraite –, Louise ouvre une bouteille de vin. Elle demande à son petit-fils s’il en veut. «Mais grand-mère… je suis mineur.» «Ç’a jamais été une raison pour se priver de boire, ça! De toute façon il te manque juste quelques mois.» Elle le fait donc boire, et boire, et boire. Quand il les quitte pour aller aux toilettes, elle demande à Sébastien : «Et puis, tu es charmé toi aussi?» «Pas autant que l’autre, mais quand même!» Ils jouent encore un peu, puis les deux amis disent que c’est l’heure d’aller au Mado pour la soirée Dream Académie. «On y va avec vous! Ça fait longtemps que j’ai pas vu de drag, ça me manque!» Guillaume rit. «Je suis toujours aussi mineur que tantôt.» «C’est pas une raison pour ça non plus! Allez, viens!»

Profitant du fait que Guillaume soit un peu réchauffé, donc dégêné, Sébastien et Jean-Benoît le convainquent de s’asseoir juste en face de la scène. Dream et Célinda reconnaissent deux nouveaux visages au cabaret. Dream les apostrophe : «Hey boy! Une grand-mama au Mado, c’est rare qu’on voit ça!» «J’suis peut-être un grand-papa déguisé, tu sais pas!» Célinda s’amuse : «On aime ça! Et le p’tit minou à côté de toi, grand-papa, c’est ton petit-fils?» «Oui, il s’appelle Guillaume!» «Écoute Guillaume, t’es tellement cute, faut te faire monter sur scène. C’est justement l’heure de faire tirer la bouteille de champagne du dimanche!» Célinda est la juge d’un concours de strip-tease. Sébastien et Jean-Benoît se disent qu’il refusera de participer. Au contraire : enflammé, il danse avec une sensualité qu’ils ne lui auraient jamais soupçonné, enlève son chandail, et retirerait son pantalon si le défi durait plus longtemps. Louise le regarde en riant, admirative. Sébastien se dit qu’il est peut-être bien tombé en amour, lui aussi.

Guillaume remporte la bouteille de champagne, et un baiser de Célinda en prime. Et donc il boit, il boit, il boit. Quand le spectacle est fini et qu’on met les tables de côté pour faire place à la piste de danse, il tient encore debout, mais avec peine. Dansant serré contre Jean-Benoît, il finit par l’embrasser. Un peu plus tard c’est Sébastien qu’il colle et embrasse aussi. Puis il les rapproche tous les deux et ils dansent à trois sur Die Young de Kesha, chantant : «Let’s make the most of the night like we’re gonna die young.» Les amis se fusillent du regard. Et Louise, qui ne s’est rendu compte de rien, se joint à eux en s’exclamant : «Maudite belle soirée, hein?»