le Royal Phoenix

Gérer un bar gay-friendly... hors Village

Julie Vaillancourt
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Gérer un bar, au contraire de nombreuses croyances populaires, ce n’est pas vraiment « vivre dans la nuit », comme chantait Nuances. Pour permettre à la clientèle de s’amuser jusqu’aux petites heures du matin, quelqu’un doit tirer les ficelles de la business pendant la journée. Val Desjardins est de celles qui vivent le jour pour permettre aux autres de vivre dans la nuit. Rencontre avec la copropriétaire et directrice artistique du Royal Phoenix Bar, pour discuter de l’année et demi d’existence du bar queer du Mile-End. 17 juin 2011, coin Bernard et Saint-Laurent : le Royal Phoenix ouvre ses portes. Val Desjardins, artiste engagée et femme d’affaires, raconte comment l’aventure a débuté : « L’idée du bar est partie d’une rencontre à une pratique de Roller Derby. Une amie à moi a eu l’idée et savait que j’avais le potentiel pour être le visage de la business et en assumer la gérance », explique la vedette des Filles du Roy, équipe de Roller Derby à Montréal. Si Val n’a jamais eu l’intention d’ouvrir un bar, son parcours a tout naturellement tracé le chemin : « J’ai travaillé en production avec mes créations artistiques et en coordination d’événements dans le milieu queer. J’ai aussi beaucoup fréquenté le nightlife du Village, entre 17 et 25 ans, et je m’y suis impliquée en création d’événements », notamment au bar Le Boudoir. Puisque la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre, « mes parents avaient une galerie d’art dans le Vieux-Montréal, alors j’avais l’expérience de gestion d’une petite entreprise. Maintenant, avec le Royal Phoenix, j’ai trouvé mon équilibre : gestion de petite entreprise et organisation événements artistiques. »

Si des créations d’artistes sont parfois exposées au Royal Phoenix, c’est davantage le temps d’une soirée : « On veut avant tout un espace neutre où les gens peuvent oublier leurs bobos et profiter du nightlife. » Cela dit, les murs noirs du Royal Phoenix n’afficheront pas les créations de la copropriétaire : « Mon art est personnel, souvent mon corps est impliqué, alors je ne m’exposerai pas à ma clientèle », conclut humoristiquement l’artiste et femme d’affaires. Parlant d’affaires, le plus grand défi demeure financier, soutient Val : « Il faut toujours négocier pour avoir les meilleurs prix, car ça coûte cher faire rouler un bar. Aussi, la première année, il faut faire sa place auprès de la clientèle, de la police, être à l’écoute des gens, tout en étant consistant. Au niveau de la sécurité, on a décidé d’y aller avec des femmes, car on trouvait que ça faisait plus chill. Trouver le staff idéal est aussi important : la plupart sont là depuis le début! Nous sommes une grosse famille! » En tant que bar ouvertement gai, il y a eu très peu de situations inconfortables ou homophobes, explique Val, puisqu’elle a fait appel à des intervenants de McGill et de Concordia pour « outiller » ses employés : « Des deux côtés [dans la communauté et auprès des hétérosexuels], on veut que tous soient à l’aise et sur la même page, avec un langage neutre pour être sensible aux zones grises. » Ainsi, l’environnement est confortable pour tous, même pour un bar queer à l’extérieur du Village : « C’est important pour moi de dire que je n’ai rien contre le Village. Je n’ai pas choisi le lieu en réaction au Village. L’intention était de trouver un emplacement pas loin de nos pratiques de Roller Derby et c’est à trois minutes de marche de là. Aussi, les copropriétaires et moi habitons le quartier. On voulait un bar de quartier, plutôt qu’un club : après 10h, il y a des DJ, mais c’est aussi un bar où les gens peuvent passer prendre un verre après le travail et bruncher la fin de semaine. Je voulais un peu de tout et pour tout le monde, dans le quartier. »

Si la clientèle des premiers mois était majoritairement féminine, il y a aujourd’hui un équilibre, avec des événements pour femmes et hommes, explique Val. Cela dit, la plus grosse soirée du Royal Phoenix est le Hot Sauce pour filles et « ça vient contredire le mythe que toutes les lesbiennes sont chez elles en train de boire de la tisane avec leur chat », lance à la blague Val. La clientèle est majoritairement âgée de 20 à 40 ans, mais des gens de tous âges viennent au bar : « En grandissant, lorsque je sortais dans le Village, on se retrouvait entre lesbiennes de 20 à 60 ans dans le même bar et c’est quelque chose que j’aimais beaucoup », se rappelle Val. Un des grands succès récents du bar est le brunch du week-end, qui accueille plusieurs familles du quartier : « Il a fallu s’adapter, avec les crayons pour les enfants… C’est aussi le fun d’y voir des gens le jour! » Depuis l’ouverture du Royal Phoenix, outre la programmation régulière, les 5 à 7 et l’ouverture de la terrasse à la mi-avril, plusieurs événements se sont succédé, dont des spectacles du groupe canadien Hunter Valentine et de Sarah Neufeld d’Arcade Fire. Val chérit un rêve pour les années à venir : faire une soirée musicale avec des artistes francophones gais. « C’est encore un défi d’amener les artistes gais francophones à sortir du placard au Québec. Ceux qui sortiraient, je les honorerais. » D’ailleurs, dans l’appellation du bar, le mot Phoenix ne s’apparente pas à la ville américaine du même nom, mais plutôt au symbolisme de l’oiseau, des ailes et de la liberté, explique Val : « Je tripe sur le nom! Je me suis toujours dit que si j’avais un enfant, je l’appellerais Phoenix! D’ailleurs, ma blonde sera bientôt enceinte et nous voulons l’appeler Phoenix. » Si pour l’instant le bébé de Val est son bar, la prochaine année devrait voir naitre un autre « Phoenix »… mais en chair et en os cette fois!