Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

La jeune vieille et les vieux jeunes

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Louise vibre d’excitation alors qu’elle court d’un bout à l’autre de sa cuisine. Elle a beau sentir depuis un moment qu’elle fait partie de ce groupe de jeunes amis gais qu’elle appelle ses mignons, c’est la première fois qu’elle reçoit une invitation officielle à se joindre à eux.

Elle les a déjà invités, et elle s’est invitée elle-même parmi eux. Mais quand son nouveau colocataire, Jean-Benoît, lui a dit que quelques-uns des gars tenaient à la voir, elle a mis une main sur son cœur et s’est écriée : «Ah! Mon Dieu que je vous aime, vous autres!» Il lui a souri et est parti les lèvres pincées, pour ne pas s’échapper et lui avouer qu’il n’était pas parmi ceux qui insistaient. Il ne lui a pas encore tout à fait pardonné de les avoir dérangés, François et lui. Même si son peut-être-amoureux (il ne sait pas trop ce qu’ils sont au juste) la trouve sympathique, Jean-Benoît insiste plus que jamais pour qu’ils se voient ailleurs. Et donc il ne l’a pas invité au souper. L’appartement est nettoyé d’un bout à l’autre et la table déjà mise quand, vers dix-sept heures, il sort de sa chambre et rejoint le cercle habituel : Sébastien, Olivier, Jonathan et Maxime.
La conversation vole d’un sujet à l’autre, la table ronde empêchant qu’elle se disperse en plus petites discussions entrecroisées. On est heureux de se retrouver après une semaine particulièrement chargée. On raconte les anecdotes auxquelles on a assisté au travail ou à l’école, on jase de politique, on met Louise au courant des potins les plus récents, c’est-à-dire que Sébastien, le plus bavard, lui dit tout à la plus grande exaspération des autres. Après une vaisselle à douze mains, vite expédiée, Louise leur propose de jouer à un jeu d’alcool un peu différent des jeux de cartes habituels : «Un petit coup de Cranium, ça vous dit?» Tout le monde s’esclaffe quand Jonathan fait mimer une sœur volante à Maxime. Olivier les épate en dessinant les yeux fermés un Bob l’Éponge assez convaincant. Puis c’est au tour de Sébastien et de Louise.
«On y va pour Neuronaute?», demande-t-il. «Comme tu veux, mon vieux!» Maxime lit la question : «En 19…, Pierre-Elliott Trudeau décriminalise l’homosexualité au Canada avec la célèbre phrase : ‘‘L’État n’a pas sa place dans les chambres à coucher de la nation.’’ Est-ce en 1955, 1965, 1967 ou 1970?» «Je sais que 1955 est trop tôt, PET était trop jeune. Mais les trois autres sont proches…» «T’as l’avantage de jouer avec une dame de l’âge d’or! J’étais là, moi, quand il l’a dit, je m’en souviens encore! En même temps il a rendu le divorce et l’avortement légaux… Malheureusement j’avais déjà eu mes enfants!» Jonathan la regarde avec des yeux ronds. «Quoi, tu te serais fait avorter?» «Bon, ça a sorti un peu vite, je dis pas… Mais t’as l’air bin scandalisé! T’es pas contre l’avortement, toujours?» «Tout le monde en parle comme si c’était une question close, c’est toujours pas du nazisme d’en débattre! Si les hommes pouvaient tomber enceints, ce serait autre chose, mais là, c’est sûr… Ce serait plus simple si tout le monde se faisait ligaturer et vasectomiser, aussi. » «Et c’est pas du nazime ça!» «Si on le choisit, non. C’est, disons… une troisième voie.» C’est au tour de Maxime de réagir. «Et on ne fait plus d’enfants du tout?» «Pour les regretter après?» «J’ai dit que c’était une blague, je ne le pensais pas vraiment», bredouille Louise. «Mais tu regrettes quand même de ne pas t’être divorcée?» «Oh, ma vie aurait été tellement différente si je l’avais fait… Mieux, sûrement…»
On l’écoute à moitié. Jonathan est occupé à se renfoncer dans sa chaise, Olivier, Sébastien et Jean-Benoît à regarder Maxime et à se sentir mal à l’aise. Apparemment la question des enfants en est une dont le couple n’a jamais parlé avant ce soir-là. «Et tu ne penses pas au mariage non plus?» Jonathan prend la main de Maxime pour le rassurer. «C’est différent. Je ne veux pas imposer ma vie mouvementée à des enfants. Mais si tu es prêt à assumer le risque que je change, pour la possibilité que je t’aime longtemps, pourquoi pas?» Sébastien éclate de rire. «Ouf! J’avais peur que tu penses à te joindre à nos amis français pour manifester contre le mariage gai!» «Je ne suis pas tout à fait pour non plus», le relance Jean-Benoît. «Va pour l’union civile, c’est chouette, mais tenir à un mariage chrétien quand c’est écrit dans la Bible que l’homosexualité est un péché, c’est un peu de la provocation.» «Benoît XVI est parmi nous!» «Franchement, c’est pas du tout la même chose!» Louise les interrompt : «Je ne vous pensais pas comme ça! Vous pensez vraiment à vous marier? Déjà?» «Je ne me marierais pas déjà, mais…» «Se marier seul, c’est un peu compliqué, oui.» «Pas juste pour ça!» «Y’a plein d’autres raisons de pas se marier! C’est tellement vingtième siècle… tellement deuxième millénaire!», dit Louise. «Comme si on évoluait pour ne plus vouloir rien de sérieux!» «Pas rien de sérieux, mais un sérieux un peu plus original… Le mariage, quand même! C’est moi la vieille ou c’est vous?»
Sébastien, qui s’est gentiment moqué de Jean-Benoît et qui répond à Louise depuis tout à l’heure, n’apprécie pas du tout cette pique. «Vois-toi comme une jeune vieille et appelle-nous des vieux jeunes, je m’en fous, ça n’a aucun lien avec la vieillesse et la jeu-nesse – quoi que ce soit d’ailleurs, cet ‘‘âge mental’’. Je vais manifester devant le consulat français après-demain. Qui vient avec moi?» «On peut continuer à jouer avant? Je dirais… 1967!» «Bonne réponse!», s’exclame Maxime, heureux de changer de sujet. Louise reprend : «Tu sais quoi, mon beau? Je vais y aller avec toi, manifester. T’as raison, les gais aussi devraient pouvoir se marier comme tous les autres. On a tous droit à l’erreur.» Sébastien lui décoche un regard venimeux. Elle lui tire la langue. Et la partie de Cranium reprend dans la bonne humeur alcoolisée générale.



 
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Anciens commentaires

  • L'année ne serait-elle pas 1969 au lieu de 1967? Publié le 25/02/2013
  • Non l'auteur a raison. Bien que Trudeau fut élu en 1969, c'est en 1967 qu'il faisait la célèbre déclaration de la «chambre à coucher».. Publié le 25/02/2013
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