Entre tristesse et mal de vivre

Yves Lafontaine
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Photo prise par © Robert Laliberté

Vous l’aurez deviné, je ne suis pas le moins du monde attristé à l'annonce de la démission du berger allemand. Et, sans croire à un revirement complet, j’ose espérer que le successeur de Benoît XVI fera preuve de « plus de bonté » envers la communauté homosexuelle, envers l’uti-lisation du condom pour se protéger du VIH, que son prédécesseur, au sein de son Église, mais également dans le monde en général.

Ce serait bien qu'il soit moins obsédé par la question de l'homosexualité. Rappelons qu’à de nombreuses reprises, et notamment en décembre dernier devant la curie du Vatican, Benoît XVI avait appelé les catholiques à « lutter » pour le maintien de la famille, formée d'un père, d'une mère et d'enfants, mise en danger selon lui par une transformation menaçant
« l'Homme lui-même ».? Rien que ça. L'Église catholique a dernièrement dit vouloir lutter contre la discrimination, l’élection d’un pape moins intégriste et traditionnaliste serait une belle opportunité de le prouver.

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Chez nos voisins du Sud, l’un des contributeurs les plus fervents des blogues du Christian Post — l’un des sites américains les plus à droite et antigais —, a été identifié sur l’application de rencontres gaies Grindr.

À 23 ans, Matt Moore se permettait depuis plus de deux ans de dispenser aux jeunes gais Américains des conseils pour retourner vers le Christ et «guérir» de leur homosexualité. Autoproclamé «ex-homosexuel», Moore signait jusqu’à tout récemment des articles enflammés aux titres évocateurs, comme «Mon histoire : homosexualité, alcoolisme, grâce et rédemption» où il mettait en garde les jeunes gais contre le caractère destructeur de leur orientation. «Si vous pensez quel’homosexualité ne fait de mal à personne, vérifiez les statistiques. Regardez le nombre de meurtres, de dépendances, et les chiffres sur leur espérance de vie». Son retour vers Dieu, en 2010, l’aurait complètement guéri avait-il répété plusieurs fois depuis. Jésus lui aurait donné un «cœur nouveau». Maintenant, «j’ai l’estomac qui se retourne quand on parle de “relations” homosexuelles». Visiblement, le jeune Américain de 23 ans n’avait plus de problèmes de digestion lorsqu’il s’est réinscrit sur Grindr. Contacté par une journaliste Matt Moore a tout avoué. «J’ai eu tort. Créer un profil là était une désobéissance majeure de ma part, une désobéissance envers le Christ… Mais je pense qu’Il me pardonne. Je crois que le sang du Christ lave cette désobéissance.»

Ce n’est pas le premier «ex-gay» à avoir été pris la main dans le slip. On a qu’à se rappeler d’autres cas réçents, dont celui de Jonathan Merritt. Ces hommes, dont la haine de soi est si forte, qu’ils disent fièrement aux jeunes LGBT que leur vie sera affligée par la misère, la maladie, la violence, la drogue et la solitude, à moins qu’ils suivent une foi qui ne demande rien de moins que la négation de qui ils sont. Et ensuite, ils retournent leur veste et se jettent à nouveau dans une vie qui a, selon eux, les conséquences les plus terribles. Quelle tristesse!

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La série noire semble sans fin dans l’industrie de la porno. Début février, on a appris avec stupeur qu’une des icônes du genre, l’acteur hongrois Arpad Miklos, s’était donné la mort à New York. Miklos (de son vrai nom Peter Kozma) était né à Budapest il y 45 ans. Il avait été pharmacien avant de se tourner vers la production de films porno. C’était au milieu des années 1990, lors de la grande conquête de l’Est européen par l’industrie du porno. Il avait continué sa carrière aux États-Unis, notamment chez Raging Stallion, mais également en tant qu’escorte. Le décès d’Arpad fait suite à plusieurs disparitions soudaines dans cette industrie. Erik Rhodes, l’été dernier, avait succombé à une crise cardiaque apparemment liée à un excès de stupéfiants. Josh Weston, en décembre, était décédé de complications du VIH. Il y a un an, c’était le performer israélien Roman Ragazzi qui mettait fin à ses jours. Et c’est sans compter avec le réalisateur John Bruno (qui a réalisé plus de 65 productions depuis 2004) qui s’est enlevé la vie au début de janvier. L’ex-partenaire de Miklos a laissé entendre, dans une vidéo postée sur YouTube, qu’il souffrait d’une grave dépression, peut-être liée à une reconversion difficile.

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La dépression nous touche de manière disproportionnée, nous les hommes gais, et ceci souvent depuis le début de l'adolescence. De nombreux hommes gais souffrent de dépression sans le savoir et restent seuls avec leur mal de vivre, estimant peut-être qu'elle fait nécessairement partie de la condition homosexuelle. Ils ne cherchent pas d'aide, peut-être par peur de devoir parler de leur homosexualité ou d'être jugé. Il est clair que la haine propagée par les autres — et surtout celle véhiculée par les églises et les religions — a un impact certain sur l’estime de soi de ceux qui ne se sont pas construits une carapace. Car le sentiment d'inadéquation, la honte, l'anxié-té, les injures et l'isolement social peuvent expliquer la grande fréquence de la dépression chez les homosexuels, tout comme la solitude affective et relationnelle, sans compter l’alcool et les drogues.

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La disparition de la porn-star hongroise met un nouvel accent sur la difficulté de vieillir dans un milieu où l’âge est un couperet sans appel. Après 45 ans, que l’on soit un acteur porno prestigieux ou un gai sans histoire, la vie semble s’arrêter. Après s’être penché – à juste titre – sur le suicide chez les jeunes LGBT, il serait temps de s’intéresser également à ce phénomène chez les générations plus âgées.

 

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Entre tristesse et mal de vivre

Ce serait bien qu'il soit moins obsédé par la question de l'homosexualité. Rappelons qu’à de nombreu (...)

Publié le 19 février 2013

par Yves Lafontaine

   
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Anciens commentaires

  • Vraiement super interesant cet article fort interesant, bien documenté et plein de verités. Merci et felicitations. Merci de me permetre de voir votre site parce que j'était bloqué pendant des mois. Merci. Publié le 26/02/2013
  • Arpad Miklos n'a laissé aucun écrit qui permette de dire qu'il s'est suicidé car il se sentait vieillir ... c'est en répétant inlassabblement, comme vous le faites en fin d'article, qu'il n'y a pas de vie pour un gay au delà de 45 ans que vous générez stress et dépression alors que la vie peut rester très belle après cet âge. J'ai 52 ans et j'ai une vie sexuelle parfaitement épanouïe et même si j'aime mon compagnon je ne m'interdis aucune incartade :-) ! bien sûr cela nécessite de se maintenir en forme - je fais 8 à 10h de sport par semaine - et de ne pas se laisser aller... mais cessez donc de croire et de dire qu'on ne vit plus après 45 ans ! Publié le 17/03/2013
  • Pardonnez moi mais les homos après 40 ans ne souffrent aucunement d'isolement ou de dépression particulière. Vos propos sont au delà d'un raisonnement logique et d'une analyse véritable de ce que vivent les homos après 40 ans. En ce qui me concerne j'habite à Saint Tropez et mon homme est à Royan au bord de l'océan atlantique. Je n'ai qu'une envie c'est de le rejoindre mais nous ne souffrons, ni lui ni moi de dépression liée à l'âge. Publié le 24/03/2013