25 ans d’amour

Mado Lamotte
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Photo prise par © Robert Laliberté
À moins d’être une marmotte et de fuir son ombre comme l’hiver, vous êtes déjà au courant que ce n’est pas l’arrivée du printemps qui a fait jaser la planète média ces derniers temps, mais bien les 25 ans de carrière de votre toute dévouée chroniqueuse mensuelle, reine des nuits de Montréal, tenancière de cabaret, star internationale et Dieu, pour les intimes. Ben oui bout d’virage, déjà 25 ans! Qui l’eut cru. Beaucoup d’eau a coulé sous le pont Jacques Cartier et beaucoup de vodka dans le fond de ma gorge. J’en reviens pas. Moi qui avais prévu déménager dans un pays chaud avant mes 30 ans! Mais comme tout l’monde sait que j’ai seulement 29 ans, c’est pas pour demain la veille mon exil dans une hutte en bambou au Costa Rica. Non mes chéris, vous vous débarrasserez pas de la vieille désagréable avant un autre 25 ans, minimum. Mais 25 ans de carrière ça te fait quoi Mado? Ça fait mal aux pieds bâtard! J’voudrais ben vous voir marcher sur des talons de 6 pouces pendant 25 ans vous autres! Au moins j’me console en me disant que mes souffrances m’auront donné de beaux mollets de joueuse de tennis et des p’tites fesses dures de nageuse synchronisée.

Mais on dira ben ce qu’on voudra, si j’avais à refaire ma vie, chu pas sûre que je ferais autre chose. En connaissez-vous ben des jobs où on peut niaiser le monde, boire sur scène et frencher des beaux gars straights? À part star porno, j’en vois pas d’autres. Mais je ne peux m’empêcher de voir défiler, sous mes longs faux-cils en guirlande de Noël, le film de ma vie de starlette de cabaret et j’me demande ben si j’vais toffé encore longtemps. Mais surtout, vous autres, allez-vous encore être là pendant 25 ans pour rire de mes niaiseries?

J’vas être rendue où dans 25 ans? À l’animation du talk show le plus populaire du Québec ou dans un sous-sol d’église à faire des bingos pour des vieilles tricoteuses de pantoufles en phentex pis de mangeux de crottes de fromage Yum Yum? J’vas-tu vivre dans un 1 ½ au chez-nous des artistes ou ben dans une roulotte en Floride? Pis doux jésus, j’veux pas être forcée de prendre un train avec Joselito ou de m’asseoir sur un divan en face d’un mur en entrevue avec Louise Deschâtelets pour mousser ma carrière. Non, je refuse. J’veux pas r’virer matante avant l’temps. Et les hommes? Ils vont vouloir de moi? J’vas tu être obligée de payer pour faire l’amour? Laissez-moi encore cacher mes rides et mes vergetures dans les vapeurs du sauna. Pas drôle de vieillir quand on est reine de beauté!

Quand je pense que quand j’étais p’tite j’voulais être caissière chez Métro. Si on m’avait dit qu’un jour je deviendrais tenancière de bordel je serais rentrée chez les Soeurs du foyer de Mademoiselle Poney drette-là. Mais on ne devient pas religieuse quand on est bitch de service! Quoique, certaines de mes professeurs au couvent auraient fait de très bonnes drags queens. De mon côté, j’ai pas attendu que mon nom figure à côté du mot bitch dans le dictionnaire pour sentir l’appel de la vocation. Mais ça s’est pas fait du jour au lendemain non plus.

J’ai commencé en bas de l’échelle comme danseuse à gogo pour devenir ensuite experte en danse continentale. C’est dans un bar de mongoles, le Poodle, que j’ai fait mon premier show, avec ma sœur Nicole, un 24 juillet de l’an 1987. Un an plus tard, j’étais la cigarette-girl attitrée du bar Lézard pour devenir shooter girl et animatrice maison des fameux mardis interdits. Viarge qu’on a du fun dans ce bar là. Les niaiseries qu’on a faites j’vous dis pas. Des épluchettes de blé d’inde hawaïennes, des combats de drags queens dans le jello, des promenades sur une tondeuse à donner des toasts au cheez-whiz aux clients et j’en passe. J’ai passé les 5 premières années de ma carrière à être la gentille matante quétaine.

Ensuite je suis devenue la folle, la flyée, la weirdo, la marginale, la freak et aujourd’hui, dès que je mets le pied sur une scène, le public s’exclame: Oh mon Dieu ! Rien de moins. Je l’ai toujours dit mais personne n’a jamais voulu me croire. Ça aura pris 25 ans pour qu’on reconnaisse ma Grandeur. Comme vous voyez, 25 ans de carrière n’ont pas affecté mon humilité!

Mais si ma soeur Nicole était ici, elle pourrait vous dire que je n’ai pas toujours été la femme extraordinaire et sympathique que vous connaissez aujourd’hui. Ah cette chère Nicole, ma complice, ma chum de party. J’ai passé ma vie à rire d’elle sans aucuns regrets. Après 25 ans, on pourrait croire qu’elle mériterait un break, mais j’aurais peur de la déstabiliser. Certains d’entre vous ne connaissent peut-être pas Nicole parce que vous n’étiez pas là à l’époque où on performait ensemble mais ne vous en faites pas, même ceux qui l’ont vue en spectacle ne se rappellent plus d’elle. Ah je ris de me voir si bitch en ce miroir! Non je déconne. Nicole, il suffisait de la voir une fois et on s’en rappelait toute sa vie. Pour vous situer, Nicole c’est Annie Brocoli rencontre Nicole Martin rencontre Anne-Marie Losique rencontre Louise-Josée Mondoux. Elle était autant inspirée par Dynasty que par L’évangile en papier. Il faut avoir vu Nicole déguisée en crapet soleil pour comprendre que le ridicule ne tue pas. Si je suis bitche aujourd’hui c’est à cause d’elle. Passez une heure avec elle et vous êtes chanceux si on ne vient pas vous enfiler une camisole de force.

Pourquoi pensez-vous je buvais comme ça au début de ma carrière? Parce que je n’avais pas encore rencontré Nana! Douce et tendre Nana. Une vraie démone dans un p’tit corps si fragile.

Avant de rencontrer cette mante religieuse croqueuse de jeunes hommes, j’étais encore insouciante et croyais que pour garder la santé, il fallait, comme la Poune, boire une bière par jour. Mais ça pas été long que les drinks ne se comptaient plus à la journée, mais à l’heure. Vous vous rappelez des Bingos à Mado ? Non? Moi non plus ! Non mais y’a-tu rien de plus plate que le Bingo! C’est le jeu de boules le plus niaiseux au monde. Si au moins y’avait du poil sur les boules! 20 ans à caller des N 40 pis des I 30 ! Ça m’a rendue folle le Bingo. J’ai passé des nuits blanches à caller des chiffres dans ma tête. B noune, I penetrating, N fourré, G fifi. Pas mêlant, le cœur me lève quand un gars me propose de faire un 69. J’peux même pus voir un danseur nu sans mettre un chiffre sur chaque boule. Quand je regarde une femme sur la rue c’est pas ses 36 D que je vois mais des N 44. Si on me propose un billet de Loto Bingo dans un dépanneur chu prête à sauter sur le premier p’tit vieux qui paye son paquet de cigarettes avec des cinq cennes.

Tous les lundis soirs pendant un an j’ai sacrifié ma vie et mon foie au Bingo. Mais malgré que je terminais toujours la soirée soule comme une Russe, je savais garder la classe. Et ça, c’est grâce à Nana qui m’a appris qu’on peut rester chic après avoir bu une dizaines de cognacs sur scène, et ce, même après être allée vomir dans une poubelle backstage pendant le show sans que personne du public s’en aperçoive. Mais j’avoue que sans le Bingo, mon parcours n’aurait sûrement pas été aussi agréable. Serais-je même propriétaire du meilleur cabaret de drag queen au monde? Ah quel beau métier je fais!

Mais 25 ans de carrière mes chéris, ça ne se bâtit pas toute seule. Mon succès je le dois à tout plein de gens fantastiques qui ont su m’encourager et me supporter dans mon pèlerinage artistique. Pour ne nommer que les Nicole, Nana, Jean-Denis, Pierre, Yves et Réal, Suzanne et Ian, Velma, Miklos, Hervé, Dream, Denis, Marla et tant d’autres, que la liste pourrait s’étendre sur plusieurs pages. C’est pourquoi, je m’en voudrais de ne pas prendre quelques minutes de ces 25 années de pur bonheur pour remercier tous ceux que j’ai côtoyés et qui m’ont épaulé.

Tout d’abord, merci à ma belle famille de drags queens pour votre immense talent et votre soutien qui me permettent de réaliser, chaque jour, mon rêve de p’tite fille. Merci aux centaines d’employés de bar que j’ai aliénés à 3hrs du matin quand j’étais soule à ne plus me rappeler qui j’avais frenché.

Merci à tous mes employeurs qui ont dû plier à mes moindres caprices. Merci aux milliers de clients que j’ai harcelés, tripotés et abusés contre leur gré. Un énorme merci bien senti à mes amis qui ont enduré mes insécurités, consolé mes déceptions et célébré mes succès. Et surtout, le plus gros merci plein de caresses et de becs d’amour, c’est pour le public, ce cher public que j’ai bitché jusqu’à l’épuisement et qui m’est resté fidèle pendant toutes ces années.

Ce beau métier-là je le fais pour vous et aussi un peu pour moi parce que j’aime, que dis-je, j’adore me donner en spectacle et répandre la joie autour de moi. La scène c’est ma drogue et le public c’est mon histoire d’amour. Et j’espère être inspirée encore longtemps parce que j’ai l’intention d’être encore là pour célébrer mes 50 ans de carrière. Alléluia! Notre Mado qui êtes aux cieux, bitchez pour nous!