Fiction

La deuxième rencontre

Julie Vaillancourt
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Photo prise par © Robert Laliberté
Le Garde-Robe est passé en mode hivernal, les filles sortent de leurs Fêtes l’estomac un peu lourd mais prêtes à affronter le froid glacial et à se retrouver dans la chaleur de bras amoureux. Caroline est de retour au Garde-Robe : elle a un rendez-vous, un vrai rendez-vous avec le bonheur. «Alors, c’est qui cette fille que tu viens rencontrer, je pensais que tu étais au
désespoir? Ça change de semaine en semaine», dit Fred, curieuse. Caroline sourit avec une assurance qu’elle ne se connait pas. «C’est une femme, une femme superbe!» «Ah oui? Elle a un nom, cette femme hors de l’ordinaire?» Caroline hésite, elle sait que Fred l’a entrevue il y a quelques semaines. «Tu sais c’est qui!» Fred cherche, la dernière fois Caroline était ici avec ses tantes, elle a un vague souvenir d’une femme assise avec elles. Elle reprend : «Alors, elle a quand même un nom?» «Oui, elle s’appelle Monique, elle est particulièrement belle et son parfum est ensorcelant!» Fred sourit, Caroline plane sur les effluves d’un souvenir bien présent et attend impatiemment la suite. La deuxième rencontre, c’est comme entrer dans une maison inconnue, ou découvrir une ville fantôme à laquelle on veut redonner vie, c’est l’horizon qui s’ouvre ou se referme, c’est parfois aussi le moment où le désir s’enflamme ou s’éteint. Monique fait son entrée au Garde-Robe, un peu déboussolée par sa propre témérité. Elle, qui par habitude est si timide, réservée, la voilà qui a pris les devants. Elle a téléphoné à Caroline, évidemment cette dernière avait glissé son numéro de téléphone dans sa poche, mais tout de même, elle a osé lui téléphoner. Elle n’a pas fait semblant, cette jeune femme dans la trentaine lui a donné un vertige doux comme le soleil au printemps, un vertige d’un été incandescent à venir, en plein mois de janvier, c’est poétique. Elle l’aperçoit,
assise là avec la bargirl, discutant, riant. Elle s’approche doucement. Caroline se
retourne et la voit, elle est saisie par sa démarche, lui fait signe et Monique vient les rejoindre. «Bonjour», dit-elle. Caroline n’ose pas la regarder dans les yeux, elle est transie par sa seule présence. Elles se déplacent et vont s’asseoir plus loin. Monique ouvre la conversation : «Je suis contente que tu aies accepté de me voir!» Caroline se mord les lèvres et répond : «J’étais très surprise que tu m’appelles, mais ça m’a fait plaisir, je ne m’attendais pas à ça.» Elle lui sourit et reprend : «C’est vrai que j’ai pas mal insisté pour que tu me relances...» Un silence de quelques secondes s’installe, elles s’observent. Monique brise le moment et éclate de rire, Caroline lui dit : «Qu’est-ce qui te fait rire comme ça?» «Je ne sais pas, la situation j’imagine, toi et moi ici, j’ai un flashback du mois dernier où l’on s’est rencontrées, toi, qui cherche la femme de ta vie…» Caroline intervient : «Non, mais attend, je cherchais à rencontrer une fille… géniale, rien de plus, rien de moins!» Elle va pour ajouter autre chose et se retient, elle enchaîne sur un autre sujet, tout aussi épineux : «Et toi? Vois-tu encore la fille que tu avais rencontrée?» Monique toussote légèrement et tergiverse avant de répondre, elle savait que la question viendrait mais pas aussi tôt. «Bien, j’ai comme pris une pause.» Caroline n’est pas certaine d’avoir bien entendu : «Tu as pris une pause, tu veux dire que…» «Je veux dire que depuis qu’on s’est rencontrées, j’ai beaucoup pensé à toi, j’avais envie de te revoir et voilà, je t’ai appelée et tu m’as dit oui, j’ai donc pris une pause. En fait, je ne sais pas quoi te dire d’autre.» Caroline redescend soudainement sur terre, son excitation, sa frénésie s’envolent aux quatre coins du Garde-Robe : Monique a une blonde! «Non, je n’ai pas de blonde, je fréquentais quelqu’un, on s’est vues quelquefois, y’a pas de quoi faire une histoire.» Monique se hérisse, elle est là, en train de se justifier à une pure inconnue qui lui réclame un droit de propriété sans même en avoir acquis les titres! Caroline s’est emportée et elle le sait, elle se reprend : «Monique, je, je suis désolée, je n’ai pas à juger qui tu vois, ni pourquoi, d’ailleurs.» Monique, avec un ton plus enflammé, affirme directement : «Tu sais Caroline, tu me plais, tu me plais parce que tu es sensible et en plein émerveillement sur ce que l’existence peut t’apporter et voilà que tu poses des balises qui n’ont pas raison d’être en ce moment, ce soir!» Caroline la regarde, elle voudrait revenir en arrière, juste savourer la présence de Monique qui l’émeut et la fait frémir. «Monique, j’ai, je n’ai pas arrêté de penser à toi depuis, ton parfum me réveille la nuit, je sais que c’est insensé mais quand…» Elle s’arrête encore une fois, les mots sont inutiles, elle prend son courage et glisse sa main sur celle de Monique. Cette dernière la serre doucement et lui dit : «Reprenons au début, parle-moi de toi, de ta vie…» Caroline garde la main de Monique précieusement dans la sienne et se met à raconter. Fred s’arrête un instant et voit dans le fond du bar deux femmes discuter en se caressant les mains. Pour un soir, pour une nuit, elles font la paix avec le temps qui passe, avec la vie qui s’agite, simplement pour le plaisir de se connaître pour une deuxième fois.