Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Les joies de la colocation

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Jean-Benoît n’a pas encore fini d’ouvrir la porte qu’il se retourne pour embrasser sa rencontre de la soirée. Il ne se souvient plus tout à fait de son nom, plusieurs bouts de la soirée lui échappent d’ailleurs, mais il le trouve assez beau et sympathique, et ça lui suffit. Ils se plaquent mutuellement dans le mur de l’appartement tout en s’embrassant et commencent à se déshabiller.

«Allez, viens, faudrait pas réveiller le coloc.» Jean-Benoît referme la porte et
entraîne son amant dans sa chambre. Ils passent une nuit charmante mais épuisante, intercalant quelques minutes de sommeil entre les longues heures de sexe. Il réapprend son nom et le réoublie deux ou trois fois; il préfère apprendre à le connaître d’une autre façon cette nuit-là. Au matin il se précipite sur la cafetière, qu’il sent plus que jamais indispensable à sa survie. Ils discutent études et travail pendant que Jean-Benoît prépare le déjeuner. Un bruit de pas le fait se retourner et il accueille son colocataire avec le sourire. «Salut Martin! Ça va? Je te présente…» «Pas besoin de me présenter François. C’est mon ex.» François envoie à Martin un geste de la main hésitant. Jean-Benoît réagit à ce malaise comme il réagit toujours à tous les malaises : il ne peut se retenir d’éclater de rire. Martin quitte la cuisine, offusqué.

Les jours suivants, Martin lui fait la gueule sans aucune subtilité. Il ne lui offre ni bonjour ni bonsoir, et chaque fois qu’il le croise il court s’enfermer dans sa chambre. Jean-Benoît décide de le confronter. «Tu comptes faire l’enfant comme ça encore longtemps?» «Je ne fais pas l’enfant! C’est mon ex! Comment tu peux me faire ça?» «De un, je ne le savais pas. De deux, c’est fini depuis quelques mois déjà, tu devrais t’en remettre! De trois…» «Je me fous de tes explications.» Il continue donc de lui rendre la vie impossible. Par pure décence, Jean-Benoît évite d’inviter François de nouveau et le retrouve chez lui, mais rien n’y fait. Chaque fois qu’il est dans l’appartement, Martin met sa musique à fond; chaque fois que Jean-Benoît prend sa douche, il ouvre le robinet de la cuisine pour l’ébouillanter. Jean-Benoît en parle à François, qui appelle Martin pour lui dire d’arrêter de s’en prendre à un faux coupable. Les petites vengeances de Martin deviennent plus subtiles, mais pires encore. Il détourne des lettres importantes, il invite les ex de Jean-Benoît à l’appartement tout en l’ignorant royalement. «Je vais finir par partir, si tu continues.» «Va-t’en, oui, ce sera sûrement mieux comme ça.»

Alors Jean-Benoît se met à la recherche d’un autre appartement. Mais en plein milieu du mois de février, déménager est plus facile à dire qu’à faire. Il visite quelques logements près de l’Université, mais leur propreté est douteuse. Un jour qu’il est particulièrement découragé, Jean-Benoît se dit que la vieille Louise est une bonne confidente et qu’il aimerait lui parler. Il se rend chez elle et cogne à sa porte. Elle rayonne quand elle lui ouvre. «Mon p’tit… Jean-Benoît, c’est ça?» «Exact! Je ne dérange pas trop?» «Je faisais mes mots croisés, mais tu pourras m’aider, entre.» Il l’aide à placer quelques mots et crache le morceau. «Je suis écoeuré. Mon coloc est insuppor-table depuis que je fréquente son ex. Et je n’ai nulle part où déménager. C’est l’enfer.» Louise pince les lèvres. «J’aimerais pouvoir t’aider, un bon gars comme toi, mais… Mais viens ici!» «Quoi?» «Déménage avec moi, y’a d’la place en masse pour deux!» «Vous êtes sûre?» «Ça va me faire plaisir, ça va t’arranger, pis j’dois être moins dure à vivre que l’autre!»

Jean-Benoît emménage donc avec Louise. Maxime, Jonathan, Olivier et Sébastien lui demandent dans quoi il s’embarque, et il hausse les épaules, ne le sachant pas trop non plus. Ils organisent un souper pour célébrer l’événement. Louise trône comme une reine au bout de la table et, au lieu de les interroger sur leurs histoires, elle accompagne le repas d’une série d’anecdotes sur ce qu’elle appelle sa «vie intéressante», c’est-à-dire ses années de colocation montréalaise. Elle finit en disant qu’il n’est peut-être pas trop tard pour recommencer, après tout. Mais Jean-Benoît ne compte pas lui faciliter la tâche. Il mange et dort dans son appartement, mais vit tout le reste de sa vie en dehors. Il insiste pour aller chez François quand ils se voient, craignant que la tornade Louise ne le fasse fuir. Mais un soir de jeux chez Maxime, ils réalisent que le temps a vite passé et que le métro est déjà fermé. D’un sofa et d’un lit, la deuxième option l’emporte et ils redescendent chez Louise. Ils s’endorment dans le temps de claquer des doigts et se réveillent assez tôt. N’entendent pas de bruit dans l’appartement, Jean-Benoît commence à enlever le boxer de François du bout des dents. Il en est à mi-cuisse quand il entend la porte de sa chambre s’ouvrir à toute volée. «Je t’ai fait à déjeuner, lève-toi, allez!»

La terreur l’immobilise et il ne sait pas comment réagir. Louise pouffe de rire. «Pas mal, pas mal!» «Louise, sortez d’ici!» «On me tutoie, j’ai dit!» «Louise, sors d’ici!» «Ça fait longtemps que j’ai pas vu de belle érection comme ça, laisse-moi profiter de la vue un peu!» «Louise!» «Bon, d’accord, je vous laisse vous amuser en paix, le déjeuner attendra.» Mais d’être pris sur le fait leur a coupé l’envie. François, loin d’être traumatisé, semble avoir trouvé la chose plutôt drôle. Pendant que Jean-Benoît est sous la douche, au lieu de l’attendre, il rejoint Louise à la cuisine. Elle lui dit qu’elle a toujours été curieuse de voir du sexe entre deux hommes. Il répond que ce sera pour une prochaine fois. Quand Jean-Benoît sort de la salle de bain, François lui lance : «Elle est plutôt chouette, ta fag hag!» Il explique l’expression à Louise qui, évidemment, s’en enthousiasme. Jean-Benoît soupire de découragement et finit par rire lui aussi. Entre un grincheux et une voyeuse, il préfère encore la voyeuse… tant qu’elle n’espionne pas trop.



 
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Anciens commentaires

  • Je pense que l'auteur a une belle plume et nous exprime bien la couleur et le ton de ses pensées par un verbe imagé et sensible. Les lignes qui nous parlent des verges en érection sont absolument exitantes. Bravo! Publié le 25/01/2013
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  • Je pense que l'auteur a une belle plume et nous exprime bien la couleur et le ton de ses pensées par un verbe imagé et sensible. Les lignes qui nous parlent des verges en érection sont absolument exitantes. Bravo! Publié le 25/01/2013