Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Les invitations involontaires

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Pour cause d’interférence courriellaire, le premier épisode des «Mignons» s’est retrouvé à paraître avec le titre «L’amour, c’est la guerre!». Ce titre devait en fait être le sous-titre de la chronique, ce qui donne, sous la forme complète : «Les Mignons : l’amour, c’est la guerre!» Le titre de l’épisode était «La cour de la veuve Louise». Maintenant, la suite!

Louise est à son poêle, en train de se préparer une soupe aux champignons. L’hiver montréalais, même s’il est plus doux que la saison froide abitibienne, ne l’a pas moins prise de court cette année.

Après s’être réveillée avec un long bain chaud, elle s’est emmitoufflée dans une épaisse couverture et a passé la matinée à lire au salon. Elle irait bien offrir à Maxime, le charmant locataire du dessus, de dîner avec elle, mais elle l’a entendu descendre son vélo et elle suppose qu’il n’est pas rentré depuis. Juste au moment où les pensées de Louise dérivent vers le souvenir de ses amis, on frappe à la porte. Elle sursaute de bonheur et s’empresse d’aller répondre. Il s’agit justement de l’un d’eux, qui lui sourit. «Bonjour Louise! Comment vas-tu?» «C’est bien, tu as retenu le tutoiement! Très bien, et toi… j’pas sûre de me rappeler ton nom…» «Olivier. Ça t’en faisait beaucoup à te rappeler en un soir. Je venais voir Maxime avant d’aller à mes cours, mais on dirait bien qu’il est parti.» «T’as pas besoin de t’inventer des excuses pour venir me parler, tsé! Allez, rentre, tu dois bien avoir dix minutes.» «Dix minutes pile.»

Elle le fait rentrer et l’emmène à la cuisine. La soupe a continué à chauffer depuis; elle lui en offre et il accepte par politesse. Elle le regarde manger plus qu’autre chose, impatiente de le questionner. «En quoi tu étu-dies?» «En génie chimique, à la Polytechni- que.» «Un p’tit ingénieur, eh bin! Y’a d’la cervelle là-d’dans! Mais… c’est pas du tout dans c’coin-ci, non?» «C’est un petit détour, mais au moins je peux continuer d’habiter chez mes parents.» «Ils acceptent que tu voies des gars?» «Très bien, oui.» «Tu leur en présenteras un à Noël?» «Non, pas cette année. L’an prochain, peut-être.» Il prend une cuillèrée. «Parlant de Noël, qu’as-tu de prévu?» «Pas grand-chose… J’vais sûrement voir mes amies du bingo... Et toi?» «Sûrement voir ma famille. Mais j’pensais à ça, pis j’me disais que c’était triste pour Sébastien – c’est le p’tit blond de la gang –, il voit plus vraiment ses parents, il va être seul… Je l’emmènerais au cinéma voir Les Misérables, mais je sais pas s’il aime les films musicaux, s’il a lu le livre…» «Louise à la rescousse! J’vais m’informer subtilement, pis j’te dis bientôt s’il risque d’aimer ça, OK?» «Parfait!»

Après le départ d’Olivier, Louise reste seu-le, mais elle se sent encore accompagnée de ces jeunes hommes avec qui elle est tombée en amour, du haut de ses soixante-dix ans. Elle a vu les yeux d’Olivier briller, elle sait qu’il est intéressé à Sébastien plus qu’en ami, et elle se sent responsable de l’aider autant que possible à s’en rapprocher. Elle se crée un faux profil sur Gay411 et ManHunt en espérant le trouver et tâter le terrain pour Les Misérables. Elle ne le voit pas. Mais un peu plus tard cette même semaine, alors qu’elle fait son épicerie, elle croise un autre ami de Maxime. «Hey, toi! Je te connais!» «Jean-Benoît», se présente-t-il. «C’est ça! Un des mignons, là. J’ai une question pour toi. Ton ami Sébastien, penses-tu qu’il aimerait ça, le film Les Misérables? On parlait littérature l’autre fois, j’me dis que, peut-être…» «Oh! ils en font un autre film?» «À ce qu’il paraît! C’est Olivier qui m’en a parlé. Il avait l’air ben, ben enthousiaste d’aller voir ça.» «Olivier, ah bon?» «Mais on parlait de Sébastien.» «Sébastien, oui, c’est vrai. Sûrement qu’il aimerait, pourquoi pas, invitez-le!» «Invite!», lance-t-elle en fronçant les sourcils. Il éclate de rire. «D’accord, invite-le!» «Bon, je te laisse, on se revoit bientôt mon cœur!»

Quelques jours avant Noël, Louise est assise au bord de la fenêtre. Elle regarde les nouvelles, ce qu’elle fait assez rarement, seulement quand ses yeux sont épuisés de lire. Elle les voit monter un par un l’esca-lier, sonner chez Maxime, puis monter : Olivier et Jean-Benoît qu’elle a rencontrés, Sébastien dont elle a entendu parler, Jonathan, le copain de Maxime. Elle soupire en se disant qu’elle passera la soirée à les entendre rire en se morfondant. Elle préfère se battre que de rester triste sans rien faire. Elle met la musique et monte le son. Le voisin d’au-dessus tape du pied pour qu’elle le baisse. Elle résiste un peu puis obéit. Elle se dit que les choses en resteront là pour la soirée mais, quelques heures après, on frappe à sa porte.

Elle ouvre : c’est Olivier qui la regarde, l’air furieux. Il lui agite quatre billets de cinéma sous le nez. «Qu’est-ce que ça veut dire?» «Que tu en as pris pour tous tes amis?» «Y’en a deux à Jean-Benoît, dont un pour moi.» «Oh!», s’exclame-t-elle en comprenant. «Subtilement, tu disais?» Il n’a le temps de rien ajouter qu’elle prend les billets, le contourne avec une énergie inattendue et grimpe l’escalier jusque chez Maxime. «Louise est là, tout va s’arranger!» Quand il la rattrape, elle est déjà dans la cuisine de son ami en train d’embrasser tout le monde sur la joue. Maxime, Jonathan, Jean-Benoît et Sébastien sont plus amusés que surpris. «Ça vous apprendra à me laisser à part! Vous voyez ben que vous avez besoin de moi pour tout régler! Allez, on y va. Jean-Benoît, tu invites Sébastien. Et vu qu’il reste deux billets, Olivier, tu vas m’inviter moi. Tout le monde est content! Y’a d’autres cadeaux que vous devez répartir comme ça?» Ils secouent tous la tête en même temps. Louise repart chez elle avec un billet de cinéma et un sourire de victoire. Ils n’espéraient quand même pas se débarrasser d’elle si facilement!

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