Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

L’amour, c’est la guerre

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Le Fugues a depuis longtemps sa chronique d’amours lesbiennes. Je me suis toujours demandé, comme lecteur, pourquoi on n’offrait pas l’équivalent pour les amours gaies. Quand j’ai réalisé que c’était peut-être tout simplement parce que le projet n’avait pas encore été proposé, je me suis dit que le temps était venu de troquer mon habit de réviseur pour celui d’auteur. J’ai choisi d’adapter sous forme de feuilleton mensuel une de mes histoires qui était à l’origine une pièce de théâtre, Les Mignons : l’amour, c’est la guerre! Dans la première version, c’est une reine de France morte d’ennui qui recueille des favoris homosexuels et se divertit de leurs amours. L’adaptation au contexte de la Montréal du XXIe siècle explique quelques changements nécessaires. Malgré tout j’espère que la tentative de passage du théâtre à la chronique sera agréable à lire. C’est dans l’ordre des choses : un Tremblay s’est fait le narrateur des chroniques du Plateau, et un autre Tremblay écrit les chroniques du Village. Bonne lecture! À la mort de son mari, Louise comprend que les choses doivent changer. Elle pleure, elle se sent seule et vide, mais surtout, elle se dit que ce doit être le signe qu’elle attendait. Depuis longtemps déjà la vie qu’elle mène ne lui suffit plus. Le calme de l’Abitibi natale de son mari Alphonse, les repas toujours aux mêmes heures, les visites de voisines qui n’ont rien à dire, et à qui elle n’a rien à répondre non plus, tout ça l’ennuie terriblement. Elle vit le deuil de son mari presque comme une renaissance. Maintenant qu’il n’est plus là, elle décide de partir.

Elle se souvient avec regret de Montréal où elle habitait quand elle a rencontré Alphonse. Elle vend sa maison et s’y trouve rapidement un appartement. Le propriétaire la regarde avec des yeux ronds quand elle vient signer le bail. «Êtes-vous sûre… à votre âge…» Elle lui jette un regard offusqué. «Vous avez l’air plus surpris que mes enfants, c’t’à peine croyable. Y’ont pas réussi à me faire hésiter une seconde, c’est pas vous certain qui allez me faire virer d’bord!» Il s’amuse de son entêtement, lui remet les clés et lui souhaite la bienvenue à Montréal.

Installée sur le bord de la fenêtre, elle se perd dans ses souvenirs en regardant la circulation sur la rue Plessis. Elle est ramenée sur terre par un cycliste qui roule dans sa direction. «Mon Dieu, y’est ben beau c’t’enfant-là, c’a presque pas d’allure!» Le beau cycliste s’arrête juste devant son immeuble et commence à monter l’escalier, le vélo sur l’épaule. Louise court vers la porte et ouvre quand il vient de trouver ses clés. «Salut mon p’tit gars! Comment tu t’appelles?» Il lui sourit. «Maxime. Et vous, madame?» «Moi c’est Louise, pis tutoie-moi, s’teplaît! Y’a assez du miroir pour me rappeler mon âge!» «Tu es nouvelle dans le bloc?» «C’est ça, j’viens de déménager hier, imagine!» «Où habitais-tu avant?» «En Abitibi!» «Oh, quand même, c’est de la bien belle visite du lointain Québec!» «J’suis Montréalaise comme toi pis les autres! J’me suis repentie de ma crise de campagnarde, fak me v’là de retour! Pis toi, tu reviens d’où comme ça?» Il hésita. «De… chez un ami.» «Dis-le donc que c’est ton chum!» «Disons de chez un très bon ami. Mais des fois, avec les gens de l’Abitibi, et de votre âge en plus, on sait pas…» «J’ai dit qu’on parlait pas d’âge! Mais je t’aime, toi. Viens donc prendre un café avec Louise.»

Elle le fait rentrer, accroche sa veste et son casque de vélo sur un support. Elle le mène jusqu’à la cuisine et met la cafetière en marche. «Ça commençait à peine à être le Village quand j’suis partie de Montréal, mais j’pas folle, je sais où j’habite quand même! Pis c’est pareil comme dans mon temps, c’est toujours les plus beaux pis les plus fins qui sont gais.» «Merci», dit-il en riant. «Vos enfants et vos petits-enfants habitent à Montréal?» «Ils habitent à peu près partout, mais ils évitent de vivre trop près de moi!» «Je suis désolé.» «J’t’ai pas fait v’nir pour chialer de toute manière. J’aime pas ça, c’t’un passe-temps de vieux, pis j’s’rai jamais assez vieille pour ça! Fak parle-moi de ton chum, là. J’veux tout savoir.» «C’est 18 ans et plus… et 60 ans et moins.» «Mon p’tit maudit!» «C’est une blague, c’est une blague. Mon ami s’appelle Jonathan.» «Pis qui c’est qui fait quoi?» «Dans quel sens?» «Dans tous les sens, là.» «Vous êtes vite en affaire!» «J’ai pas d’temps à perdre, j’peux mourir dret-là, on sait pas!» «Je ne peux pas rester longtemps, je reçois des amis pour souper.» «D’autres beaux pis fins?» Il sourit. «On peut dire ça comme ça.» «Bin invite-les ici!» «Je ne voudrais pas te déranger.» «Me déranger dans quoi? Dans mon tricot? J’viens de commencer pis j’haïs déjà ça à mourir! Allez, invite! Pis je suppose qu’après vous allez en club?» Maxime hoche la tête. «Bin j’vais vous soûler en plus de ça, kin!»

Maxime texte ses amis pour les inviter chez sa nouvelle voisine. Pendant qu’ils mangent son délicieux bœuf bourguignon, ils parlent, ils rient, ils font des allusions subtiles, ils échangent des clins d’œil ou des coups de pied sous la table. Alors qu’ils se préparent à partir, elle leur dit : «Espérez pas vous en tirer si vite! Vous allez revenir, pis vous allez me dire qui a couché avec qui, qui aime qui, qui a brisé le cœur de qui pis comment. Plus de p’tits secrets comme ceux que vous avez faits ce soir, oh! que non! Bonne soirée là, revenez quand vous voulez!» Elle distribue une tournée de baisers d’au revoir. Dès que la porte est fermée derrière elle, ils se regardent en pouffant de rire. «On est pognés pour faire tous nos prochains soupers ici, on dirait!» Ils en rient jusqu’au club. Mais chacun se dit qu’au fond, il aime bien la vieille originale.



 
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Anciens commentaires

  • J'ai hâte à la suite! Publié le 29/11/2012
  • J'ai été agréablement surpris de tomber sur cette chronique ce mois-ci, j'ai bien de lire la suite, merci ! Publié le 29/11/2012
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