Poésie d’automne

Mado Lamotte
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Photo prise par © Robert Laliberté
Par un doux après-midi d’automne, alors que le soleil luit de ses plus beaux rayons, j’enfile un cardigan en laine d’alpaga — ah! la joie de retrouver ma garde-robe d’automne! — et je sors faire la touriste dans ma propre ville. Il fait plus chaud qu’il paraissait quand je suis allée tâter le pouls de l’automne sur mon balcon. Serait-ce l’été des Indiens?

Non, il n’y a pas l’ombre d’une squaw à l’horizon et il vente à écorner un troupeau de gnous. Je cours me réfugier dans le premier magasin que je croise, une animalerie, pour me mettre à l’abri de l’attaque massive des feuilles mortes et des saletés de toutes sortes qui s’accrochent à mes boudins roses. Miaou, miaou, wouf, wouf, pitt, pitt, glou, glou, moi, quand je rentre dans un pet shop, j’aurais envie d’y passer la nuit, pour voir si le party pogne quand les humains sont partis. Bon, je ne vais quand même pas passer la journée icitte! Y’a toujours ben des limites à faire semblant d’étudier la liste d’ingrédients des différentes marques de bouffe à chats et à se pâmer devant un p’tit couple de chatons siamois à leur faire des «Guili guil », pis des «Allô les ti-minous» pis des «Vous êtes ben beaux! Si j’avais pas une grosse chatte lesbienne antisociale et bipolaire, j’vous emmènerais avec moi drette là!»

Dehors, le tsunami de vent semble s’être calmé, je continue ma trotte en direction du parc Lafontaine, question d’aller souhaiter un bel hiver dans l’sud aux dernières familles de canards qui pataugent encore sur l’étang vaseux. Chemin faisant, je souris à un itinérant qui me demande du change et je reçois un beau finger crasseux en guise de remerciement. La prochaine fois, je lui donnerai une médaille du pape. Avec ça, il aura de bonnes raisons de se faire aller le majeur. Je continue ma marche de santé, perdue dans mes rêves les plus fous et j’me mets à penser : «En quoi je vais me déguiser cette année à l’Halloween?»

Wow, j’ai hâte, j’me peux pus! C’est tellement excitant l’Halloween. Surtout pour une fille qui se déguise 200 fois par année. En fait, ce que j’aime le plus, c’est de voir la gang de bozos qui partent travailler, le matin de l’Halloween, déguisés en cochonnerie tout droit sortie de chez Village Valeurs. Oh! le beau costume de pirate fait avec une poche de patates! Oh! la belle geisha à 9,99$! Oh! la belle danseuse hawaïenne de 300 livres! Oh! le beau cowboy disco! Oh! la belle Barbie cheap maquillée comme une guidoune de la rue Ontario! (Oups! elle n’est pas déguisée, elle!) Hum, ça donne des idées tout ce beau monde-là. Et si je me déguisais en gars? Non, trop plate. En vampire? Non, Twilight et True Blood ont tué le mythe. En sorcière laide? Non, y’en a déjà trop en politique. En mafioso? Non, j’ai pas envie de me faire cruiser par le maire Tremblay. En infirmière sexy? Soyons réalistes, le mot sexy ne s’accorde pas avec mon physique de vendeuse de la plaza St-Hubert. En sœur volante? Non, j’ai ben trop le vertige. En schtroumpfette? J’ai la bonne grandeur, mais pas la bonne couleur. En Nicki Minaj? Non, des plans pour qu’on pense que je suis déguisée en grosse truie. Ah! pis au yable l’Halloween! J’vas mettre une robe noire avec un cheveu cotonné pis j’vas dire que chu déguisée en Céline.

Mes rêves d’Halloween évaporés, je suis enfin arrivée au parc. Pendant que je cherche mes canards, je suis assaillie par une trâlée de mouettes, je me fais bousculer par des p’tits morveux qui rentrent de l’école, je manque de me faire renverser par un pouilleux en skateboard, je vois deux papas qui promènent leur bébé, je verse une larme, je suis témoin du décapitage d’un écureuil par un Rottweiler, j’applaudis, je marche dans une crotte de chien, je sacre. Je suis rendue au bout du lac, y’a toujours pas de canards, mais bien des amoureux qui marchent main dans la main, yeux dans les yeux, je leur souhaite tous les malheurs du monde. Je lève la tête au ciel et j’entrevois un vol d’outardes, je dis : «Merci mère Nature!». Finalement j’aperçois, tout au bout de l’étang, la dernière famille de canards qui s’envolera bientôt vers des cieux plus cléments ou qui finira simplement en confit ou en maigret dans une assiette de bobos du Plateau. Bon ben, trop d’air frais, ça endort, chu due pour un bon café question de recharger mes batteries. Dring dring, (vive les cellulaires) allô Nicole, qu’est-ce tu fais? Lâche tes niaiseries de jeux de Hidden Objects, on s’en va jouer au Cribble chez De farine et d’eau fraîche.

J’arrive la première à ce sympathique petit café de la rue Amherst, j’en profite pour parfaire mon japonais avec la propriétaire : «Konichiwa, O genki des ka? Arrigato. Sayonara. Hello Kitty.» Bon, ça va faire le niaisage. Je ne parle pas plus le japo-nais que Pauline Marois parle l’anglais. Non, mais ça se peut-tu bout d’viarge! Une femme de cet âge-là. La première femme Première ministre du Québec qui ne parle pas la langue la plus facile au monde! Même ma chatte parle anglais, bâtard!

En attendant ma sœur, je détends mon regard dans la vitrine de petits gâteaux et de biscuits maison qui ont l’air tous plus alléchants les uns que les autres. J’observe la clientèle de tout âge et de tout sexe. Y’a des jeunes étudiants qui tapent à l’ordinateur, un trio de madames qui jasent confitures et marinades, un couple de beaux barbus perdus dans la lecture de leur journal respectif, un p’tit monsieur qui fait des mots croisés, un Latino qui envoie des textos et un noiraud qui boit un chocolat chaud. Comme c’est émouvant, tout ce beau monde qui prend le temps de vivre. Si je ne me retenais pas, j’irais les frencher toute la gang! Heureusement, la serveuse est arrivée juste à temps. «J’vas prendre un café moka avec un morceau de gâteau au thé vert.» Juste en face de moi, y’a une belle blonde au regard louche qui ressemble étrangement à Mahée Paiement. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une soudaine envie d’allaiter un enfant en tailleur Chanel assise au bar du Ritz-Carlton.

Au secours! Appelez la police de la mode, y’a une folle qui vient de passer sur la rue déguisée en sapin de Noël! En plein le genre qui plairait à Jean-René Dufort. Elle porte une robe fleurie que je soupçonne d’être confectionnée avec des vieux rideaux, par-dessus laquelle elle arbore un magnifique manteau de ski vert pomme à motifs hivernaux, elle est enroulée dans une écharpe de laine brun-marde qui pend jusqu’à terre et elle est coiffée d’une tuque en tricot rayée rose et bleu poudre qui donne l’impression qu’elle porte un coussin en macramé sur la tête, le tout agrémenté d’une splendide sacoche fourre-tout en cuirette jaune à carreaux bruns et orange. De toute beauté j’vous dis. Et comme si c’était pas assez pour me faire vomir mon café moka sur le beau poilu qui m’observe du coin de l’œil (côlasse qu’y’est beau! si je me retenais pas, je me coucherais sur la table et je lui demanderais un massage aux pierres chaudes à l’huile d’eucalyptus biologique), elle porte des mitaines multico-lores genre «sont belles hein, j’les ai achetées au bazar du Chaînon» et pour compléter son look «je tourne dans une vidéo de Jean Leloup», elle a des dreadlocks jaune pisse en dessous de sa tuque pis des bas de laine ratatinés dans ses sandales Birkenstock. Plus chic que ça tu meurs! «Hey la hippie, on n’est pas en Allemagne icitte, habille-toé comme du monde!» Et dire que c’est moi qu’on traite de clown! Demandez-vous pus où je prends mes idées pour créer mes looks extravagants. Les rues de Montréal regorgent de spécimens de foire tous plus inspirants les uns que les autres. Bon, parlant de spécimen, v’là ma sœur! Y’était temps, je commençais à être à court d’adjectifs et de superlatifs pour décrire l’univers qui m’entoure. En attendant Noël, je vous souhaite un merveilleux automne, mes chéris, rempli de tartes aux pommes et de potage à la citrouille. Et pour les frileux qui craignent l’arrivée de l’hiver comme la peste, rappelez-vous que l’automne est le printemps de l’hiver.

Mado bitche la France : Si vous voulez décourager vos amis français de venir s’installer à Montréal, envoyez-les au Tango, les 6-7-8 novembre. Je fête mes 10 ans à Paris avec un spectacle hommage-dommage aux Français que j’aime tant haïr.