Le garde-robe de frédérique

C’est comment qu’on rencontre ? (partie 1)

Julie Beauchamp
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Valérie arrive au Garde-Robe, le sourire un peu coincé, le cœur en tremblote. Sa timidité la suit depuis sa tendre enfance : effacée, elle n’a jamais fait de grands éclats. Elle est célibataire depuis un an, après 12 ans de relation, elle avait besoin d’une pause ou plutôt d’une reconstruction émotive. C’est difficile d’oublier la femme de sa vie, c’est encore plus cruel de penser que Jasmine n’était pas son âme sœur. Peut-on encore vraiment croire que ça existe, a-t-on vraiment besoin d’une âme sœur qui est là dans l’univers? Et qui espère en vain… Elle s’assoit au bar, seule, et attend. Fred la regarde et flaire l’inquiétude qui se dégage de cette fille au visage pâle, au regard mélancolique. «Salut! Qu’est-ce que je te sers?» Valérie hésite. «Euh, une bière, non, non, un verre de rouge! Désolé, je ne suis pas sortie depuis une décennie.» Fred lui dit : «Je comprends, es-tu nouvelle en ville ou?» Toujours aussi réservée, Valérie baisse les yeux et dit : «Non, j’étais en couple et maintenant, je suis célibataire donc je suis venue rencontrer quelqu’un, je n’ai pas vraiment l’habitude, c’est une amie d’une collègue de travail.» Fred sourit et enchaîne : «Tu ne l’as jamais vue?» Valérie secoue la tête et ajoute : «Sur photo seulement, mais je devrais la reconnaître, elle s’appelle Julie.» À ce moment, une petite brune aux yeux marron s’accote au bar. Valérie la reconnaît, c’est elle. Elle tente de lui faire signe, veut s’approcher mais ne sait pas comment l’aborder. Fred lui glisse à l’oreille en regardant vers Julie «C’est elle?» «Oui, je pense, je devrais aller la voir hein?» «Attends.» Comme à son habitude, Fred décide de ne pas se mêler de ses affaires et se dirige vers l’inconnue. «Julie! C’est ça?» Julie devient rouge et se demande comment la belle bargirl connaît son nom. «Oui, oui, c’est moi.» «Bien, Valérie est arrivée, elle est juste là.» Julie regarde de l’autre côté du bar et aperçoit Valérie qui lui sourit nerveusement. Elle se lève pour venir la rejoindre.

«Salut!» «Salut!» Les deux filles s’observent, elles sont toutes les deux apparemment très gênées, ne sachant pas trop par où commencer. Valérie se lance dans les questions d’usage, Julie répond par des phrases courtes qui ne donnent pas une grande place à la réplique. Comme dans un questionnaire bien conçu, toutes les questions se suivent, le marathon de la première rencontre sied bien mal à Valérie et elle patauge entre sa timidité exacerbée et son désir d’en connaître plus sur cette fille. Julie répond rapidement et aimerait bien renverser la vapeur, mais la pudeur de Valérie la glace à tel point que même son rire devient mécanique. La première demi-heure est une longue pente ardue à monter, la chimie ne coule pas comme dans les films, et même leurs gestes sont saccadés. Julie décide de briser cette épaisse glace qui les enferme dans leurs têtes et dans leurs corps «Je peux te dire quelque chose? Ouf! C’est bizarre pour moi de rencontrer quelqu’un comme ça, dans un bar, que je ne connais pas.» Valérie respire profondément et sourit presque normalement «Ah! Moi aussi, j’ai jamais fait ça, je suis célibataire depuis plus d’un an et je ne savais pas comment rencontrer quelqu’un.» Julie éclate de rire «Je sais, je me pose la question depuis des mois, c’est comment qu’on rencontre?» Les filles se commandent un autre verre, la tension baisse d’un cran, la température de leurs corps se stabilise, leurs voix se détendent. Julie reprend : «C’est vrai, je sais qu’il y a Internet, ça marche, je pense.» «Il y a les bars aussi.» «Et les amies!» Valérie ajoute : «Oui, les amies d’amies!» «Mais à part tout ça, je veux dire comment on rencontre quelqu’un qui peut faire une différence, je veux dire avec qui ça clique, c’est pas évident!» Valérie acquiesce, elle la trouve drôle cette fille, et jolie, c’est peut-être un peu comme ça finalement qu’on rencontre, avec un peu d’ouverture et beaucoup de volonté. Julie reçoit un appel, elle part quelques minutes. Fred vient aux nouvelles, voir si les deux inconnues passent une belle soirée. «Alors, comment ça va?» Valérie, tout sourire, trouve que c’est étrange mais que ça fait du bien de sortir de son cocon. Julie revient un peu paniquée. «Valérie, je suis désolée d’écourter notre soirée mais il faut que je rentre, mon chien aboie sans arrêt et la voisine m’a appelée pour que j’aille régler le problème!» Valérie fige et ne sait quoi répondre. «Oh! OK, y’a pas de stress, je comprends, de toute façon, il est 21h30, je vais y aller aussi.» Julie se confond en excuses, Valérie la rassure : «Ça va, ça va.» Julie file en courant. Valérie reste là, déconcertée, et se demande pourquoi Julie lui a inventé une excuse aussi bidon pour mettre fin à leur rencontre. Fred s’approche. «Ta nouvelle date est partie? Veux-tu un autre verre?» Valérie ne sait pas si elle veut rester là toute seule devant son verre, le départ abrupt de Julie la met mal à l’aise. «Non merci, je vais y aller, je suis fatiguée et un peu déçue.» Fred s’assoit près d’elle, Valérie lui raconte en trois phrases la sortie de Julie et Fred lui dit : «C’est peut-être vrai et puis sinon, c’est pas grave!» Valérie finit par en rire. «Oui, en effet, ça aurait pu être pire, elle aurait pu partir sans m’aviser.» Elle remercie Fred et quitte. En sortant du Garde-Robe, elle regarde son cell. Un message-texte attend une réponse : «Je suis désolée, on se reprend la semaine prochaine même heure?» Elle sourit et envoie un : «Oui, à vendredi prochain!»