ELLES _ Le garde-robe de Frédérique

L’amour et la liberté

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Pour Frédérique, les vendredis au Garde-Robe se suivent mais ne se ressemblent pas. La vie à deux demande une certaine dose d’énergie supplémentaire, surtout au début. La perfection des premiers mois de la passion enflammée est faite de courtes nuits, de journées allongées et d’horaires émotifs chambardés. Fred court après ses échéances, ses contrats et arrive en retard au Garde-Robe une fois sur deux, comme ce soir. «Bon, l’Amoureuse, y’était temps que t’arrives, c’est l’anniversaire de huit habituées ce soir, ça bouge!», s’écrie Jonathan. «Je sais, s’cuse, c’est que j’avais un meeting pour le scénario et je suis passée par la maison et…» «Fred, j’veux pas tous les détails de ta vie de lesbienne fusion, j’veux juste que t’arrives à l’heure!», dit-il en riant. Elle le regarde, amusée, et répond : «Je ne suis pas une lesbienne fusion!» «Ben Fred! Voyons! T’es toujours avec ta blonde, on dirait que c’est juste au travail que vous vous décollez, et encore!» «T’exagères tellement, on se voit presque pas à la maison, y’a pas assez d’heures dans une journée!» Pendant que Frédérique énonce ces paroles, Camille franchit la porte du Garde-Robe et se pointe au bar. Elle embrasse discrètement Fred, cette dernière rougit. Jonathan regarde Fred. «Vous n’êtes pas fusionnelles, hein?» Elle fait comme si elle n’avait rien entendu et sert un gin tonic à Camille. «Tu ne m’avais pas dit que tu venais ce soir?» Camille la regarde amoureusement. «J’avais envie de te faire une surprise et de passer mon vendredi soir avec toi...» Fred sourit mais les clientes attendent. Elle laisse Camille en plan, une moitié de phrase non terminée, pour se ruer vers les filles qui veulent une soirée bien arrosée. Plusieurs discutent avec Fred, elles veulent lui parler, des flirts sans conséquence, la belle bargirl est pour certaines filles un incitatif agréable! Camille analyse sa blonde, elle la scrute pendant qu’elle travaille, qu’elle rit. Fred a cette façon d’attirer l’attention sur elle sans rien faire, juste en étant là. Camille se souvient de la première fois au Garde-Robe, du regard de Fred, de sa manière de parler avec douceur et détermination. Maintenant elle vit avec elle, et voir toutes ces filles bourdonner autour d’elle la fait pâlir de jalousie. Fred lui envoie des sourires de complicité et Camille feint d’être bien. La passion amoureuse ouvre parfois des portes de possessivité exacerbée, comme si l’autre devenait notre œuvre unique, la représentation de tous nos sentiments, et que rien ne devait le dévier de sa destinée : notre propre bonheur. Une voix fait sortir Camille de ses pensées. «Salut!» Elle se retourne et aperçoit Catherine, souriante, légère. Elle s’étonne de la voir ainsi. «Hey! Comment vas-tu?» «Bien et toi?» «Oui bien, très bien même! Ça fait au moins un an qu’on s’est pas vues!» Catherine la dévisage. «Oui, un an, une chance qu’il y a le Garde-Robe pour se rencontrer!» Camille enchaîne : «Eh oui! Les rencontres qu’on fait ici sont quelquefois étonnantes!» Catherine reste perplexe.

«T’as l’air en forme… en fait t’as l’air amoureuse!» «J’le suis, beaucoup et passionnément!» Fred, qui ne cesse de courir d’un bord à l’autre du bar, aperçoit la grande brune discutant avec Camille et la reconnaît sur le champ. «Oh! non! Pas son ex!» Jonathan réplique : «C’est pas la même que l’autre fois, la prof de Vancouver?»

«Non, elle, c’est la chef, la fille avant la prof, elle est chiante!» Fred les observe rire et ça l’énerve au plus haut point. Les clientes la réclament et son attention est absorbée par Catheri-ne qui glisse sa main sur le bras de Camille. Leur proximité la gêne, elle les guette. «C’est ridicule!» maugrée Fred, «qu’est-ce qui m’arrive?» Jonathan lui dit : «Tu parles toute seule maintenant!» «Non, je peste contre moi-même, cette fille me fatigue, elle colle Camille, regarde!» Jonathan sourit.

«Vite, va protéger ton territoire et mets-lui une ceinture de chasteté au cas où!» Elle lève les yeux et ne répond pas. Mais elle ne peut rester immobile, elle reprend son calme et s’approche de Camille. Cette dernière ne la voit même pas arriver. «Ça va?» Camille se retourne. «Fred, tu te souviens de Catheri-ne?» Comment aurais-je pu l’oublier, se dit-elle intérieurement, mais elle répond : «Oui, salut!» Catherine enchaîne : «Alors, vous êtes ensemble maintenant, il s’en passe des choses en une année!» Fred dissimule son air bête sous un sourire glacé. Elle se penche sur Camille et l’embrasse tendrement. «J’peux te parler deux minutes?» Camille suit sa blonde. «Je reviens.» Fred aborde directement Camille : «Tu sais qu’elle te cruise, tu t’en rends compte…» Elle réplique : «Mon amour, tu sais que 30% des filles qui viennent dans ce bar aimeraient t’avoir dans leur lit! Sur 300 clientes par soir, ça fait beaucoup!» Fred éclate de rire. «Ben voyons! T’exagères!» «Si peu, et pour ce qui est de Catherine, c’est mon ex, une fille géniale avec qui ça n’a pas marché.» Fred râle : «Pour le génial, on repassera». Camille lui passe la main dans les cheveux et lui dit: «Même si je suis jalouse de toutes les nanas qui te désirent, je sais que c’est dans mon lit que tu finis ta soirée, je t’aime, c’est tout.» Fred la serre. «Moi aussi, je t’aime, j’ai compris le message.» Camille va rejoindre Catherine en soufflant un baiser à Fred, qui le reçoit comme un gage de sincérité. Elle se dit finalement que l’amour et la liberté sont des terres fertiles pour avancer, et retourne à ses clientes en sachant qu’elle repartira avec sa blonde.