Les 30 ans du Village

«Une période de dynamisme»

André-Constantin Passiour
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Si nous célébrons en 2012 le trentième anniversaire du Village gai de Montréal c’est parce que, en 1982, il y a eu la création de plusieurs établissements dans ce secteur de la métropole alors connu sous le nom de Centre-Sud, que certains appelaient également «Faubourg à mélasse». C’est une époque où les gais délaissent le centre-ville ouest, pour venir ouvrir des commerces dans l’Est. Cette année-là constitue un moment charnière puisqu’il y a déjà une masse critique de bars, essentiellement, mais aussi quelques boutiques, qui ouvrent leurs portes et attirent une clientèle nombreuse. Pour ce reportage, nous avons discuté avec deux personnes qui ont été à la fois des témoins privilégiés et des acteurs ayant contribués à l’essor de ce dernier d’une manière ou d’une autre, soit Alain Ménard et Martin Hamel. Ce dernier a été le fondateur du magazine que vous tenez entre les mains. Alain Ménard, lui, a été un travailleur infatigable oeuvrant pendant plusieurs années pour le Fugues, mais aussi en tant que gérant, promoteur et organisateur, à la fois dans le milieu des bars que dans celui des sports.

«Les gens étaient très dynamiques, cela bougeait beaucoup. On venait s’y installer parce que les loyers n’étaient pas chers dans ce quartier. C’était presque une «zone de guerre», les locaux étaient délabrés, les vitrines étaient souvent barricadées. Les édifices étaient dans un état pitoyable. C’était véritablement le festival des pancartes «À louer» ! Même si Priape avait ouvert depuis quelques années, on ne venait pas encore dans le quartier. Puis, coup sur coup, on a assisté à un boom sans précédent et plusieurs commerces, surtout des bars mais aussi quelques boutiques qui n’ont malheureusement pas tenu la route, ont ouvert leurs portes», de dire Alain Ménard, qui fut tour à tour gérant et promoteur dans le milieu des bars de danseurs nus, surtout, mais aussi organisateur dans le monde sportif, comme la Ligue de quilles Lambda et Équipe Montréal, à ses débuts.

«Ce coin de la ville n’était pas très joli à voir. Bien des commerces étaient vacants et ceux qui étaient ouverts étaient plutôt ce que l’on peut considérer comme étant «bas de gamme». Priape fut le premier à ouvrir puis, les choses se sont accélérées. En trois ans, il y a eu La Boîte en Haut, Les 2 R, le club Gémeaux, le Club David, le K.O.X., le Max, le Campus, etc. Donc, cela a poussé vraiment très vite. Ce fut une période de développement rapide pour le quartier et ce fut salutaire parce qu’on a vu beaucoup de rénovations», d’expliquer Martin Hamel, qui a fondé Fugues, au début de 1984.

Du défunt magazine Sortie à la revue Fugues, de directeur de la promotion et gérant au club Campus, Alain Ménard a été, également, des premiers responsables lors de l’ouverture d’un autre club de danseurs nus, le Taboo, avant d’atterrir au Campus. «Les bars de danseurs nus ont été importants dans le développement du Village, au même titre que le K.O.X. ou d’autres établissements, parce qu’ils attiraient les touristes. Mais on parle très peu de cet aspect-là dans l’histoire du quartier», d’ajouter M. Ménard qui a travailé à la fois au Taboo et au Campus. «J’en ai fait des burn out, dit-il en riant aujourd’hui. À l’époque, lorsqu’un commerce ouvrait, on sentait l’enthousiasme, il y avait une certaine magie qui n’existe plus autant maintenant. À la réouverture du K.O.X., dans l’édifice de la Station C, par exemple, quatre danseurs du Campus avaient participé au party d’ouverture officielle, il y avait une certaine collaboration entre bien des établissements.»

En parallèle, Alain Ménard s’investissait dans les sports gais qui s’organisaient eux aussi en ce début des années 1980. Il a recueilli des fonds pour des athlètes montréalais afin que ceux-ci puissent se rendre à San Francisco, «pour les Gay Olympic Games, avant que cela ne deviennent les Gay Games puisque le Comité international olympique (CIO) n’a jamais voulu que l’on utilise ce terme», spécifie Alain Ménard qui s’est donc déplacé dans cette ville californienne à la tête d’une dizaine de sportifs d’ici.

«Lorsque les gais se sont installés dans le quartier, ils l’ont revitalisé, ils l’ont rénové. Il y avait bien de l’effervescence. Pour les débuts du Fugues, en 1984, il y avait bien du potentiel, cela augurait bien parce que la vie gaie périclitait dans le centre-ville et que plusieurs commerces — des bars, des saunas, des boutiques —ouvraient leurs portes dans le Village, un quartier moins connu. À ce moment-là, ils achetaient tous de la publicité pour s’annoncer. C’est extraordinaire de voir tout le chemin parcourru. Le Village est un quartier extraordinaire aujourd’hui. Bien sûr, il y aura toujours des choses à faire, des problèmes à régler, mais la piétonisation a entraîné des bienfaits dans le secteur et, en quelque part, il s’agit d’une conséquence de cette revitalisation qui s’est amorcée dans les années 80», évoque Martin Hamel, éditeur du magazine Fugues jusqu’à septembre 2002. «Je constatais moi aussi cette énergie parce qu’aux débuts du magazine je faisais un peu de tout : j’étais représentant publicitaire, photographe, éditeur… J’allais rencontrer les clients, je participais aux soirées et aux partys, je rencontrais les propriétaires et les gérants des commerces, on dînait ensemble pour parler des contrats et de leurs projets, etc. C’était une vie très active», rajoute M. Hamel qui, comme Alain Ménard, a pris sa retraite.

Il y a, cependant et malheureusement, une ombre au tableau. La fin des années 1980 a été abrupte, sinon tragique. «Dans le Village, il y a eu beaucoup de dynamisme, mais cela a mené à beaucoup de promiscuité sexuelle qui faisait partie de la vie du Village. Cela a favorisé la propagation du sida. Toute une génération d’homme gais a ainsi été enterrée, ce fut une génération sacrifiée sur l’autel du sexe. Beaucoup de gens sont partis, des artistes, des organisateurs, des clients…», se remémore avec tristesse Alain Ménard qui a mis, par la suite, ses talents aux profits d’associations VIH/sida… Car c’est ça, également, l’histoire du Village…

 

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Publié le 31 août 2012

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