Élections provinciales du 4 septembre

Au-delà du combat des chefs

Denis-Daniel Boullé
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Rarement une campagne n’aura commencé sur des chapeaux de roue. Et, bien loin d’un circuit de F1, c’est plutôt à une course de stock-cars à laquelle on assiste depuis le déclenchement de la campagne. Petites phrases assassines et révélations, sans oublier la liste des engagements qui nous feraient croire à cette promesse : «Demain, on lave plus blanc».

Au-delà de l’exercice médiatique où l’on tente de mettre l’adversaire à terre, et surtout où chacun souhaite afficher une virginité de circonstance pour mieux creuser l’écart, les enjeux politiques sont trop importants pour s’arrêter aux envolées de chacun pour créer le buzz, et de s’intéresser au-delà des images et des propos travaillés jusqu’à la virgule près par des spécialistes de la communication qui nous vendent un homme ou une femme politique comme on mettrait en marché un paquet de lessive. Heureusement, ceux et celles que nous avons rencontrés, candidats dans Sainte-Marie-Saint-Jacques ou ailleurs, cheffe de parti ou encore ministre, ont préféré expliquer leur position pour le Québec et pour la circonscription. Bien sûr, de temps en temps, un trait à l’égard de leurs adversaires leur échappait, mais tous voulaient se garder de l’enflure voire de l’outrance dans leurs commentaires.

Bien sûr, le conflit étudiant est devenu un enjeu majeur et est à l’origine de cette élection. Mais d’autres sujets font partie des préoccupations des Québécois et des Québécoises comme le système de santé, les redevances autour de l’exploitation des richesses naturelles, sans oublier l’enquête de la Commission Charbonneau sur la collusion et la corruption dans l’octroi des contrats dans le secteur de la construction.

Conflit étudiant

Lors la rencontre avec Mme Kathleen Weil au magazine, la ministre de l’Immigration du gouvernement a tenu à défendre son gouvernement. « Il n’y avait pas d’autre solution que celle choisie par Jean Charest pour ramener le calme. D’autant que j’ai rencontré beaucoup d’étudiants et beaucoup plus d’étudiants qu’on ne le croit qui souhaitaient finir leur session et qui se voyaient empêcher de le faire. Il y avait une obligation de notre part de les protéger et de faire respecter leurs droits.» Le dialogue entre les fédérations d’étudiants n’était pas rompu comme on tente de le faire croire. «Mme Courchesne a toujours été ouverte au dialogue et l’est encore», selon elle.

Ce n’est pas le point de vue de Mme Pauline Marois. La cheffe du Parti québécois (PQ) croit que le conflit étudiant a dégénéré par choix politique de Jean Charest souhaitant créer un écran de fumée pour qu’on ne s’intéresse pas au bilan de son gouvernement. «Il suffit de voir comment il s’est moqué des étudiants au Salon du Plan Nord en avril dernier», rappelle
Mme Marois. Pour calmer le jeu, le Parti Québécois plaide pour un gel des frais de scolarité, l’abrogation de la loi 78 et un sommet sur le financement et la gestion des universités pour
résoudre le conflit.

Si la Coalition avenir Québec (CAQ) ne s’oppose pas à la hausse des frais de scolarité, elle souhaite, selon Cédric Beauregard, candidat dans la circonscription, que les étudiants qui veulent retourner aux études soient entendus.

Enfin, Manon Massé, candidate de Québec Solidaire (QS) et André Lamy, candidat d’Option Nationale (ON) visent la gratuité de l’éducation, se fondant sur des chiffres provenant de l’expérience des pays scandinaves. Ces pays, selon eux, offrent une gratuité scolaire jusqu’au niveau doctoral, grâce à une meilleure gestion de leurs ressources naturelles et aux fortes redevances qu’ils perçoivent sur les bénéfices.




Ressources naturelles: Guerre de chiffres et dévelop-pement durable

Le débat tourne autour des redevances sur les bénéfices que pourraient retirer la pro-vince. Actuellement, elles sont prises au moment de l’extraction et un petit pourcen-tage est aussi prélevé sur les bénéfices après transformation. Et bien entendu, pluiseurs considèrent que les retombées pour le Québec ne sont pas assez élevées compte tenu de l’ampleur des revenus potentiels que représentent ses richesses.

Les partis s’appuient là aussi sur l’exemple des pays scandinaves qui reçoivent un pourcentage très élevé sur les bénéfices que font les entreprises privées locales ou étrangères.

Pour Québec Solidaire et Option Nationale, la nationalisation de l’exploitation des richesses règleraient la question. De l’extraction jusqu’à la transformation, le Québec resterait maître des dividendes.

Pour le Parti Québécois, ce sont sur les bénéfices des entreprises de transformation qu’il faut augmenter les taxes.

Selon le Parti Libéral, un correctif a déjà été apporté par le ministre des Finances et du Revenu, Raymond Bachand, qui place le Québec dans une situation extrêmement compétitive. Il est aussi à noter que la question du développement durable est au cœur des préoccupations surtout quand il est question d’exploitations d’énergies non renouvelables ou encore de l’impact des mines sur l’environnement et la qualité de vie des premières nations.

Quant à la question de la contribution exhorbitante et rétroactive de l’industrie des magazines (voir l’éditorial d’Yves Lafontaine dans la présente édition) aux frais assumés par les municipalités pour les services de récupération des matières résiduelles, elle n’a pas encore suscité de prise de position de la part des candidats. C’est malheureux car, plusieurs éditeurs pourraient devoir fermer leurs portes si rien n’est fait au niveau des contributions exigées.

Corruption et collusion : Assainissement souhaité

Soupers de financement auxquels partipent des membres reconnus de la mafia, contrats attri-bués à de grands donateurs des partis, avantages supposément reçus par des ministres, la liste est longue des allégations de liens trop privilégiés entre le monde politique et celui de la construction. La Commission Charbonneau, mise en place par le gouvernement sortant après deux ans et demi de pression de la part de l’opposition et de l’opinion publique, devrait faire toute la lumière en plus d’émettre des recommandations pour éviter toute collusion ou présomption de collusion entre le monde des affaires et celui de la politique. En ce sens, les candidats de chacun des partis souhaitent que plus jamais on puisse penser que des élus ou des fonctionnaires puissent être soupçonnés de corruptions.

Pauline Marois rappelle que lorsque le PQ était élu, il a établi des règles du financement des partis pour éviter de tels débordements et qu’il est impossible de démontrer qu’au cours des différents gouvernements péquistes qui se sont succédés on trouve des scandales aussi forts que ceux qui éclaboussent l’équipe de Jean Charest.

Pour la ministre de l’immigration sortante, Kathleen Weil, la mise en place de la Commission Charbonneau devrait rassurer la population sur l’intégrité des élus même si certains pourraient être touchés par la Commission.

Pour Cédric Beauregard de la CAQ, ancien attaché politique de la ministre Michèle Courchesne, le jugement est très sévère sur le gouvernement actuel. «J’ai quitté le PLQ en 2010 parce que j’avais un malaise dans les relations que le gouvernement avaient avec cette question-là. Je ne pouvais défendre l’indéfen-dable». Le jeune candidat est à l’aise avec les limites de la Commission Charbonneau qui ne touchera que le secteur de la construction. Quant au financement, il souhaite un système hybride avec un financement public et des cotisations individuelles d’un montant de 100$ maximum.

Pour André Lamy, candidat d’Option Nationale dans Hochelaga-Maisonneuve, il faut un financement public des partis en fonction par exemple du pourcentage d’électeurs de chacun d’entre eux. En ce qui a trait à la collusion, il reste plus sceptique: «Il y a toujours des liens occultes entre les grandes entreprises et le gouvernement en place. Je pense qu’il faudrait un encadre-ment plus strict du lobbyisme comme aux États-Unis, pour que leur intervention soit plus transparente et connue du public».

Son de cloche semblable du côté de Qué-bec Solidaire, qui souhaite lui aussi, selon Manon Massé, un financement public des partis, mais aussi un élargissement de la Commission Charbonneau à d’autres sec-teurs d’activités, « Il y a des études qui démontrent que plus un parti est proche du pouvoir, plus il est proche de l’argent, il faut vraiment apporter un coup de barre pour plus de transparence et que les électeurs ne pensent plus que les élus sont vendus aux grandes entreprises »

Village, questions LGBT

Comme c’est souvent le cas, les candidats dans la circonscription Sainte-Marie-Saint-Jacques se sentent naturellement investis des questions LGBT. Certains parce qu’ils sont concernés au premier chef comme Cédric Beauregard de la CAQ et Étienne Collins du PLQ, ouvertement gais, ou Manon Massé de Québec Solidaire, ouvertement lesbienne et féministe. Les autres parce qu’au cours de leur carrière ils ont fréquenté des membres de la communauté LGBT.

Si tous les candidats considèrent que la politique nationale de lutte contre l’homophobie est une bonne chose, ils se demandent avec quels moyens sera mise en œuvre le programme de lutte contre l’intimidation en milieu scolaire qui intègre la lutte contre l’homophobie.

« C’est un beau programme, mais tellement vaste que, sans moyens financiers à la hauteur, il ne pourra être appliqué adéquatement », s’étonne André Lamy d’Option Nationale.

« Il faut faire attention à ne pas donner une surcharge de travail aux enseignants. Peut-être qu’une personne devrait être déchargée d’une journée par semaine pour se consacrer à l’application du programme », se demande Cédric Beauregard qui ajoute « Et où va-t-on trouver l’argent? On doit réduire les dépenses en éducation, c’est pour cela que la CAQ souhaite l’abolition des commissions scolaires ».

Pour Manon Massé, tout cela est bien beau mais «il ne faut pas oublier la lutte contre le sexisme, la lesbophobie et la transphobie, on parle toujours de jeunes garçons victimes d’homophobie. Mais il y a encore du rejet parfois plus subtil des filles. Il ne faut pas l’oublier, tout comme il ne faut pas oublier qu’il y a aussi du rejet des ces groupes à l’intérieur de nos communautés. Même si nous avons l’égalité en termes de droits et de reconnaissance, il y a encore beaucoup de travail à faire».

Le candidat du Parti québécois, Daniel Breton — tout comme Pauline Marois l’avait souligné dans notre rencontre —, rappelle que le PQ a toujours été le fer de lance dans la défense et la reconnaissance des minorités sexuelles. Et que cela perdurera advenant le retour du PQ au gouvernement.

Enfin, le candidat du Parti libéral du Québec, Étienne Collins, reprend à peu près les mêmes propos que les autres candidats sur la façon d’envisager son mandat dans la circonscription. Sainte-Marie-Saint-Jacques est une circonscription très hétérogène avec des problématiques très différentes, entre la question des transports, celle de l’itinérance, celle du chômage… Étudiant en sciences politiques à l’Université de Montréal, Étienne Collins veut, comme les autres candidats, travailler en partenariat avec tous les différents organismes de la circonscription, et les asseoir à la même table pour trouver des solutions qui satisfassent tout un chacun.

Depuis la dernière élection fédérale où le chef du Bloc québécois a été défait par une candidate du Nouveau parti Démocratique (NPD) presque inconnue, les quartiers qui composent la circonscription provinciale ne sont plus nécessairement acquis au Parti Québécois, qui avait su compter sur la forte personnalité d’André Boulerice pendant plusieurs mandats, puis de Martin Lemay par la suite. En l’absence d’un candidat vedette au PQ, l’impression sur le terrain est que les candidats du Parti Libéral du Québec, de la Coalition Avenir Québec et de Québec Solidaire ont tous des chances de l’emporter.

Le candidat péquiste Daniel Breton s’est fait connaître aux élections fédérales sous la bannière du NPD dans un autre compté. Bien connu dans les milieux communautaires, il doit se faire reconnaître auprès de la population locale.

En ce sens, il se retrouve plus ou moins à égalité avec le candidat de la CAQ, Cédric Beauregard, qui profite d’un souffle de renouveau que semble porter ce tout jeune parti, et Étienne Collins, qui pourrait profiter de l’ouverture qu’ont eu les libéraux concernant l’un des enjeux LGBT les plus important des dernières années : la lutte contre l’homophobie. L’adoption par les libéraux de la Politique de lutte contre l’homophobie, l’année dernière, asssortie d’un fonds qui a soutenu plusieurs initiatives communautaires, sera pour lui l’atout majeur.

Quant à Manon Massé de Québec Solidaire, elle pourra compter sur le soutien d’un certain nombre d’étudiants ou de sympathisants habitant le quartier mais aussi sur les plus démunis. La candidate n’en est pas à sa première campagne et est reconnue aujourd’hui comme
quelqu’un dont on doit tenir compte.

Enfin, le politologue Denis Monière défendra, dans la circonscription, les couleurs du parti indépendantiste Option nationale, encore très peu connu.

Évidemmnent, tous les gais, lesbiennes et personnes trans ne résident pas dans Sainte-Marie-Saint-Jacques. Le désenchantement d’une partie de la population face aux Libéraux, l’arrivée d’un nouveau parti avec de gros noms, et l’unanimité des partis à poursuivre la lutte contre l’homophobie pourrait laisser croire que l’électorat rose se prononcera également en fonction d’autres convictions.

Quelque soit le parti qui gagnera le 4 septembre, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, reste à savoir s’il sera en mesure de finan-cer des programmes essentiels à nos communautés, à la hauteur des espoirs que nous aurons mis dans les partis de notre choix

 

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Publié le 27 août 2012

par Denis-Daniel Boullé