Par ici ma sortie _ questions de société

Genre : Indéfini

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

Journée communautaire. Je suis au kiosque d’un groupe trans. Devant le kiosque, une dame s’adresse à un transboy. Appelons-le Raphaël. Très vite, elle lui pose des questions sur les opérations que Raphaël a subies, ou qu’il aurait subies… La dame avance avec précaution. On commence par les seins puis très vite on plonge dans le sous-vêtement, enfin, on parle de plaisir et d’orgasmes. Précision : la dame est extrêmement respectueuse. Elle ne tombe pas dans un voyeurisme de mauvais goût. Raphaël, sans se démonter, lui répond, lui explique avec pédagogie. Que son corps dans ce qu’il a de plus intime soit un objet de curiosité ne le dérange pas. Il a l’habitude. Il a des convictions. Il comprend la curiosité de cette femme.

J’assiste à cette discussion à distance. Et je me dis : «À quel moment dans la vie d’un hétéro, d’un gai, d’une lesbienne est-on sommé de baisser nos sous-vêtements devant de parfaits inconnu-e-s, et de surcroît, de gloser sur nos zones érogènes et pour finir sur par parler de nos orgasmes ou non?» Parce que cette situation ne se produit pas que lors de la journée communautaire. Je l’ai vécue dans des partys où des personnes trans étaient présentes. Un cocktail à la main une petite bouchée dans l’autre, on circule entre les gens, puis quand on s’adresse à une personne trans, très vite on lui parle des opérations et du plaisir sexuel ou non qu’il ou elle peut ressentir. Il m’arrive alors d’avoir envie de m’adresser à une femme dans la cinquantaine que je connais vaguement de lui demander comment ça se passe sa sécheresse vaginale après la ménopause? Ou encore à son conjoint s’il a encore facilement des érections ? Ou encore à une jeune femme à la poitrine avantageuse si ce sont ses vrais seins ou si elle a des implants mammaires ? On considérerait que j’outrepasse les règles sociales implicitement partagées par tous que cela ne se fait pas. Mais pour les personnes trans ? Aucun problème, c’est normal.

Cependant, de se focaliser sur les organes génitaux, leur suppression ou leur reconstruction, traduit bien une autre question qui n’ose effleurer dans ces discussions : celle du genre. Bien évidemment, dans nos sociétés qui valorisent la dualité et l’opposition des sexes, le genre est réduit aux organes sexuels externes. Et pour les personnes trans, elles doivent le plus rapidement se situer d’un côté ou de l’autre de cette frontière, mais aussi surtout le prouver. Et donc d’exposer l’inscription dans leur corps du choix qu’elles ont fait.

La phrase qui tue : c’est super ça ne se voit pas.

Un ancien collègue, dans une autre vie, après avoir parlé pour la première fois avec une femme trans âgée lui avait dit comme un compliment : c’est bien, ça ne se voit pas. Ce qui était ridicule, car cela se voyait à moins d’être complètement aveugle. Mais ce collègue voulait aussi se rassurer. Ouf ! La norme était sauvée, cette personne trans avait rejoint le camp des femmes. Aujourd’hui encore on entend dire par des gais eux-mêmes, je suis gai, mais ça ne se voit pas ou encore ces réflexions : « Je n’aurais jamais pensé qu’elle était lesbienne, ça ne se voit pas du tout ». Entendre qu’indépendamment de leur orientation sexuelle, ils et elles se conformaient à l’expression, imposée dans nos sociétés, de la masculinité et de la féminité.

Et c’est bien sûr la question du genre que se nourrit l’homophobie. C’est la question du genre qui inquiète les parents quand une petite fille n’affectionne pas les robes ou qu’un petit garçon ne manifeste pas un goût pour les sports dits virils. Plus tard, c’est bien cette confusion dans le genre dont souffrent des élèves qui sont victimes d’homophobie, indépendamment de leur orientation sexuelle.

Nous sommes en élection. Aujourd’hui, une femme lesbienne ou un homme gai peut aspirer à être député-e, ministre, voire chef-fe de parti. Mais que celle-ci ait des allures de butch, ou que celui-ci, ait des manières ou des attitudes efféminées, et je ne suis pas sûr que cela passe aussi facilement. Beaucoup douterait de sa crédibilité. Une lesbienne butch ou un gai efféminé s’écarte de la norme acceptable. En ce sens, Trudeau avait raison quand il a affirmé que l’état n’a rien à voir dans la chambre à coucher. Beaucoup de personnes cite cette phrase de l’ancien premier ministre comme une grande victoire pour les personnes LGBT. Mais à bien y regarder, cette déclaration est tragiquement coercitive, et a tout à voir avec le placard. Vous pouvez baiser avec qui vous voulez, vous amusez à vous maquiller et à porter des vêtements de l’autre sexe si cela vous chante, mais surtout que tout cela n’arrive pas sur la place publique.

Soyez un homme ou soyez une femme. Vous ne pouvez déroger à la règle. Et comme pour certaines personnes trans, faites tout pour que cela ne se voit pas : c’est aujourd’hui le prix que nous payons pour notre acceptation. Et pourtant comme le disait Groucho Marx quand on lui demandait ce qu’était pour lui un homme, il répondait : une femme comme une autre.



 

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Publié le 27 août 2012

par Denis-Daniel Boullé

   
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  • Bravo mon grand pour ton grand sens d'observation , j'était présente tu m'épates ! Publié le 06/09/2012