Sortie du placard de Frank OcEan

Retour sur un premier amour non partagé

Étienne Dutil
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Ils avaient tous deux 19 ans lorsque le chanteur rap/R&B Frank Ocean est tombé passionnément amoureux de son meilleur ami. Il l'a raconté, il y a quelques semaines, dans son blogue, comme s'il voulait prévenir ses admirateurs que le contenu de son deuxième album Channel Orange (qui vient de sortir) serait moins ambigu. Dans le monde misogyne et homophobe des rappeurs noirs américains cette prise de position représente une révolution courageuse. Mais en douceur, parce que le chanteur-compositeur, qui a écrit notamment des textes pour Beyonce et Justin Bieber, rédige son chant de deuil (élégie) non pas comme une sortie du placard traditionnelle mais avec la sensibilité du poète narrant pudiquement une passion non partagée. Extraits.

«Il y a quatre étés, j’ai rencontré quelqu’un. J’avais 19 ans. Lui aussi. Nous avons passé cet été-là ensemble et le suivant aussi. Presque tous les jours. Et lorsque nous étions ensemble, le temps filait. Je passais ma journée à le regarder, lui et son sourire. J'écoutais ses paroles, ses silences. Jusqu’à l'heure de dormir. J'ai souvent partagé le sommeil avec lui. Avec le temps, j’ai compris que j’étais amoureux, cela me rendait malade. C’était sans espoir. Pas moyen de m’en échapper. Impossible de négocier avec ce sentiment. Aucun choix. C’était mon premier amour. Il a changé ma vie. À l'époque, je retournais dans mon esprit vers les femmes que j'avais connues, celles qui avaient compté et que je croyais avoir aimées. Je me souvenais des chansons sentimentales que j’écoutais adolescent... Celles que j’ai jouées pour ma première petite copine. Et j’ai compris qu'elles étaient écrites dans une langue que je ne parlais pas. Tout cela est arrivé trop vite. Un peu comme d'être jeté d'un avion. Pourtant je n'étais pas dans un avion. Mais dans une Nissan Maxima. Celle dans laquelle j'avais mis mes sacs pour partir à Los Angeles. Assis là, j'avais expliqué à mon ami ce que je ressentais. Et je pleurais tandis que les mots s'échappaient de ma bouche. J'en faisais mon deuil. Sachant que je ne pourrais jamais les reprendre après les avoir prononcés. Il m'a donné une tape dans le dos. M'a dit des choses aimables. A fait de son mieux, mais n'a pas voulu admettre la même chose. Il devait rentrer au plus vite. Car il se faisait tard et sa copine l'attendait à l'étage.

Durant les trois ans qui ont suivi, il ne m'a jamais dit la vérité sur ses sentiments envers moi. C'était comme si j'avais seulement imaginé que nos sentiments étaient réciproques. C'est comme si on vous avait jeté du haut d'une falaise. Sauf que j'étais toujours dans ma voiture en train de me dire que ça passerait et de respirer profondément. J'ai respiré et poursuivi mon chemin. Je l'ai gardé comme ami intime car je ne pouvais pas imaginer une vie sans lui. J'ai lutté pour me contenir moi et mes émotions. Pas toujours avec succès. Et la danse a continué...

Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant, mais pas de problème. Je n'ai plus de secret à cacher. [...] À mon premier amour, je voudrais dire: je suis reconnaissant de t'avoir connu. Merci. Bien que ce que j'aurais espéré ne se soit pas produit et que je n'y ai pas trouvé mon compte. Mais nous nous sommes rencontrés. Certaines choses ne se produisent jamais... mais nous étions ensemble. Je ne t'oublierai jamais. Je n'oublierai pas l'été. Je me rappellerai qui j'étais lorsque je t'ai rencontré. Je me souviendrai de qui tu étais et combien nous avons changé tous les deux, tout en restant les mêmes. Je n'ai jamais éprouvé autant de respect envers la vie que maintenant. Peut-être faut-il traverser une expérience aux frontières de la mort pour se sentir vivant. Merci à ma mère. Tu m'as rendu fort. Je sais que je le suis parce que tu l'as été avant moi. [...] Je me sens homme libre. Et si j'écoute attentivement, je peux entendre tomber le ciel.»

 

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Publié le 24 juillet 2012

par Étienne Dutil