elles_Le garde-robe de frédérique

La lune et le soleil

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Samedi soir au Garde-Robe, le bar est relativement calme, mais la terrasse est complètement remplie : il y a une douce brise, une soirée d’été qui commence en légèreté. Le soleil se berce avec la lune et Renée fait son entrée dans cette atmosphère relaxante. Tant mieux, parce qu’elle est «super nerveuse», comme elle vient de le dire à Frédérique. Fred a rencontré Renée à l’université, elle travaille à la bibliothèque, elles se sont connues comme ça à cause des microfiches et d’une peine d’amour. Fred l’a consolée quand la blonde de Renée est partie après douze ans de relation. C’était il y a deux ans déjà, à cinquante-quatre ans, elle pensait être casée pour la vie, mais la vie est pleine de surprises et l’amour n’est pas une source intarissable de bonheur. «Alors, qu’est-ce qui t’amène ici, je ne pensais jamais que tu viendrais?» Renée la regarde avec ses beaux yeux bleus et ses fossettes qui font son charme et répond : «J’ai un rendez-vous.» Fred sourit. «Un rendez-vous? Hum hum, quel genre de rendez-vous?» Renée rougit légèrement, elle replace la mèche rebelle avec sa main, un automatisme lié à la gêne. «Un rendez-vous avec une vieille connais- sance…» Fred sourit encore plus. «Une vieille connaissance?!» «Oui, quelqu’un que je n’ai pas vu depuis 30 ans, c’est une femme, une fille que j’ai connue quand j’avais 26 ans, on s’est perdues de vue et je l’ai retrouvée par Facebook!» «C’est cool, tu l’as cherchée ou…» Renée reprend : «J’ai vu qu’elle était l’amie d’une amie, je lui ai écrit et elle non plus, elle ne m’avait pas oubliée!» Renée éclate de rire, elle ne sait pas trop à quoi s’attendre, elles se sont échangées quelques mots, mais sans plus.

Fred continue : «Mais allez, raconte!» «Elle a 58 ans, elle est toujours aussi charmante, je veux dire sa façon d’écrire, c’est poétique, elle écrivait bien à l’époque, c’est une professeure de français, je sais pas quoi te dire, elle est en vacances à Montréal…» Il est 19h30 pile! Gabrielle fait son entrée, Renée fait le saut, elle la reconnaît tout de suite, avec ses longs cheveux bouclés, son allure et son sourire. «Renée, comme ça fait longtemps!» Elle l’embrasse sur les joues chaleureusement. «Gabrielle! C’est fou, même après 30 ans, tu n’as pas changé!» Fred retourne à ses clientes en observant, fascinée, les retrouvailles de ces deux femmes. Elles s’observent et se sourient. N’y-a-t-il pas quelque chose de magique à se retrouver comme ça dans un bar, comme à l’époque? Gabrielle est émue, elle ne pensait jamais revoir Renée de sa vie, elle n’en dit rien. Renée est curieuse, elle veut tout savoir.

«Alors, raconte, depuis quand vis-tu à Rimouski?» «Ça fait presque 22 ans maintenant, j’ai quitté Montréal pour l’amour et quand l’amour est parti, je suis restée! Rimouski c’est mon chez-moi!» Renée rit. «Ah! L’amour… Si seulement ça durait toujours!» Gabrielle répond : «Oui, mais c’est la vie, on espère à chaque fois.» Et elles se mettent à fredonner en même temps une chanson de Barbara : Chaque fois qu’on parle d’amour. Elles éclatent de rire, Renée serre la main de Gabrielle en signe de complicité et elle enlève sa main. Gabrielle la lui reprend naturellement. «Et toi, que fais-tu? Que s’est-il passé depuis?» Renée raconte son travail, ses amours, ses amitiés, sa vie. Le temps file en accéléré, les heures se succèdent aussi vite que le résumé des années que se font Gabrielle et Renée. «Il est 23h30, peux-tu croire que ça fait 4 heures en ligne qu’on discute!» Gabrielle s’étonne. «Déjà 23h30? Oh non! Il va falloir que je te quitte, j’ai dit à mon amie que je l’appellerais avant minuit.» Renée est troublée, mais dit en riant : «Ton amie? Attends, tu ne m’as pas dit que tu avais quelqu’un!» Gabrielle semble soudainement mal à l’aise. «C’est récent, c’est une copine d’une copine et on a commencé à faire des activités ensemble, c’est les premiers balbutiements, rien encore disons de ‘‘sérieux’’!» Renée la regarde, intriguée. «Rien de sérieux, mais il faut que tu partes pour lui téléphoner… Tu sembles quand même bien engagée.» Gabrielle ne répond pas, elle s’approche et vient délicatement dégager la mèche rebelle qui tombe sur les yeux de Renée. «C’est mieux ainsi.» Gabrielle se lève. «C’était tellement bon de te revoir, je dois y aller, on se prend un café avant mon départ?» «Oui, je suis libre cette semaine, mardi et jeudi.» Elles se font la bise et Renée glisse un bras dans le dos de Gabrielle, celle-ci se moule à son corps et elles se serrent, une étreinte colorée comme un arc-en-ciel. Renée lui murmure : «Tu sais, tu es comme la lune, une lumière bienveillante dans mes longues nuits.» Gabrielle lui répond : «Et toi, tu es comme mon soleil, même après toutes ces années, tu es scintillante.» Renée ajoute : «Si c’était à refaire, si nous avions encore 30 ans, je ne te laisserais jamais partir.» Gabrielle, le cœur en trombe, hésite, tempère, se questionne, et dit : « Retiens-moi.»

Frédérique voit Gabrielle quitter le Garde-Robe et retourne voir Renée. «Alors, ça va ? Ta soirée?» «Oui, oui, beaucoup d’émotions, as-tu déjà été à Rimouski?» Fred répond, surprise : «Oui, pourquoi?» «Parce que je pars passer une semaine là-bas… J’ai un rendez-vous avec la lune!» Renée commande un autre verre et trinque à la vie pendant que Gabrielle s’étend de tout son long dans le lit de sa chambre d’hôtel et se met à fredonner Chaque fois que…