Chute libre

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Audrey arrive au Garde-Robe, l’air est bon, le soleil plombe à souhait et cette soirée de congé lui donne une pause de sa vie. Elle vient retrouver Hélène, sa meilleure amie, elle a un grand besoin de ventiler. Audrey traverse une crise, une vraie, une marée l’a déconnectée d’elle-même, un ouragan est passé et l’a laissée avec tous les pots cassés et les arbres déracinés. Malheureusement, il n’existe pas d’assurances pour les cœurs meurtris et les dommages collatéraux. « Ouf, ma fille, t’as fondu! Mais qu’est-ce qui se passe? » Audrey tente de sourire, derrière ses lunettes mauves d’intello modérée, ses yeux verts dégagent une tristesse palpable. Hélène reprend : « Mais qu’est-ce qui t’arrive? Ç’a quasiment l’air inquiétant ton affaire. »
Audrey réplique : « Exagère pas! »

Fred se pointe devant les filles : « Salut! Audrey, c’est ça? » « Oui, on se connaît?» « Oui, je connais bien ta copine, Sophie, on a étudié ensemble, je t’ai rencontrée dans un party chez vous. »

Audrey acquiesce mollement par un « Ah! oui! S’cuse, je t’avais pas reconnue! J’suis dans les vapes ces temps-ci… » Fred sent son inconfort : « Elle va bien, Sophie? » Audrey hésite et finit par répondre : « Elle va correct. » Fred n’ajoute rien, ça ressemble à un couple à la dérive.

Hélène reprend « C’est quoi la crise, elle a quelqu’un d’autre, elle ne sait plus si elle t’aime, t’es malade, c’est quoi? »
Bon, Audrey met fin au mystère, il y a quelqu’un d’autre, il y a une autre fille.

«Quoi, attends, il y a quelqu’un d’autre, t’avais pas le goût de m’en parler avant, on se parle à tous les jours! » poursuit Hélène. «Comment tu l’as su?»

Audrey regarde Hélène avec étonnement : « Comment je l’ai su? Qu’est-ce que tu veux dire?» Hélène repose sa question, plus directement : « Bon, Sophie te l’a dit? Tu t’en doutais, ou… » Audrey comprend : « Hein! Non! C’est pas Sophie! C’est pas ça, c’est moi, moi, tu comprends, c’est moi qui…»

Hélène tombe de son banc, elle est littéralement stupéfaite, elle appelle Fred à la rescousse : «Deux cognacs, deux doubles, s’il te plaît!» Audrey, l’incarnation de la loyauté, le pilier du couple, la fille exemplaire, la blonde parfaite, qu’est-ce qui s’est passé?
Hélène s’exclame : «Toi? Ben voyons donc, tu peux pas, c’est pas toi! Tromper ta blonde! Sophie, je dis pas, mais toi, t’as pas le droit, t’es notre symbole de stabilité!»

Audrey la regarde et hésite entre être en colère ou partir à pleurer, elle n’est pas venue ici pour se faire dire qu’elle est l’icône de la fidélité. «Hélène, t’es ma meilleure amie ou quoi? On dirait que t’es plus intéressée par la fausse image que tu t’es créée de moi qu’à ce qui m’arrive!»

Hélène se reprend : «Avoue, c’est quand même un choc! Ça fait 8 ans que tu vis avec Sophie, t’as toujours pleins de projets, votre vie roule à 200 à l’heure, vous êtes toujours ensemble et tout le monde sait que c’est toi qui est la plus raisonnable…»

La plus raisonnable, justement, Audrey y pense, peut-être que le carcan de la raison l’étouffait. Hélène dit : «Tu me racontes ce que tu aurais dû me dire y’a des mois!»

Audrey commence son histoire; dès le premier contact, la première discussion, son battement cardiaque s’est emballé et lorsque Stéphanie l’a regardée avec ses yeux enchanteurs, c’était fait, pour la première fois en 8 ans, elle désirait quelqu’un d’autre. Elle a eu tout de suite envie d’être avec elle, de la voir, de lui parler, de l’entendre rire, de la regarder sourire, tous les prétextes étaient bons pour aller bondir à la boutique de Stéphanie. Elles sont ensuite allées prendre des marches, des cafés, des soupers, elles sont passées d’une fausse amitié déguisée à une non-relation adultère, devant ses impulsions qu’elle ne contrôlait plus, elle a tout dit à Sophie qui a, nécessairement, sauté une coche.

Hélène a bien écouté mais a manqué un chapitre : « Attends, il ne s’est rien passé? Tu fous le bordel dans ton couple parce que t’as envie de coucher avec une autre fille! T’es encore plus straight que je pensais! Come on Audrey, ça arrive après 8 ans! T’aurais dû m’en parler avant! »

Audrey se pince les lèvres et répond : «En fait, j’en ai pas parlé parce que je vivais trop d’émotions et que je savais pas quoi faire et ensuite, je me suis sentie coupable et maintenant, les fondations de toute la maison s’effondrent, Sophie est inconsolable, Stéphanie est amoureuse de moi et je suis paumée!»

Hélène concède que la situation est assez explosive, mais quand même pas dramatique. Audrey la regarde et lui dit : «Je sais pas ce qui te faut, comme drame!»

Hélène répond : «Audrey, soit tu répares ta non-fidélité avec Sophie et tu lui dis que c’est la femme de ta vie, ou soit tu prends un break de ton couple et tu pousses le fantasme jusqu’au lit de ta fausse maîtresse. » Tout semble si simple pour Hélène, comme si on pouvait décider aussi facilement de jouer à saute-mouton avec les gens! Elle reprend : « Bon, ok, tu ressens quoi pour cette fille? Du désir, de l’amour, t’as envie de quoi? Une baise, une aventure, une relation… rien du tout…»

«Je sais pas, j’aime Sophie, j’ai l’impression de lui devoir des excuses, c’est à moi de faire face et de nous sortir de cette crise.»
Hélène reconnaît sa meilleure amie, sensible, engagée et dotée d’une force à toute épreuve, mais un doute subsiste. Le cellulaire retentit, Audrey vérifie et dit : «C’est Sophie! Je pense que je vais rentrer au bercail.»

«T’es sûre que c’est ce que tu veux?» «Mon couple est en chute libre, par ma faute, ai-je le choix?» Hélène la regarde partir et se dit : on a toujours le choix, même si certains sont plus difficiles à assumer que d’autres.

 
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Anciens commentaires

  • j'ai adoré vos chroniques du debut a la fin; j'ai dévoré le tout en un jour; vous avez un style fluide, tres accrocheur; le tout dans un rendu tres vivant, felicitations et merci pour m'avoir donné de purs moments d'evasion. Publié le 19/07/2012
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  • j'ai adoré vos chroniques du debut a la fin; j'ai dévoré le tout en un jour; vous avez un style fluide, tres accrocheur; le tout dans un rendu tres vivant, felicitations et merci pour m'avoir donné de purs moments d'evasion. Publié le 19/07/2012