Luka Rocco Magnotta

L’obsession de la célébrité

Étienne Dutil
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Luka Rocco Magnotta aurait pensé son crime et construit son personnage pour attirer l'attention des médias. Pétri des clichés de la «culture Web», il est l'un des premiers présumés tueurs connus de la «génération Facebook».

Sans le Web, Luka Magnotta n'existerait pas. Ce personnage narcissique qui joue la déviance comme modus operandi est un «avatar», l'une des nombreuses identités virtuelles inventées par Eric Clinton Newman, le vrai nom de Magnotta, afin de se forger une célébrité à tout prix, même si c’est dans l'opprobre général. C'est même une particularité de ces présumé criminel: ses intentions et son identité étaient bien connues avant le passage à l'acte qui lui est prêté. En mai 2012, un mois avant le meurtre dont il est suspecté, il n'hésite pas à faire figurer sur l'un de ses blogues la mention «Tueur en série nécrophile Luka Magnotta» et décrit ses penchants: «Je suis naturellement attiré par les morts, je n'ai pas honte.»

Si l'on en croit la grande quantité de photos et de vidéos de lui-même qu'il a diffusées, ce qui aurait motivé Luka Rocco Magnotta n'est pas tant la volonté de multiplier les crimes que celle d'être reconnu - et accessoirement célébré. Pour parvenir à ses fins, cet obsédé de la dissimulation s'est construit une multitude d'identités virtuelles aux descriptions souvent contradictoires. Le jeune homme ne devient légalement Luka Rocco Magnotta qu'à partir de 2006 et entame dès lors une quête de notoriété frénétique et constellée d'échecs.

Magnotta voudrait surfer sur la vague de la téléréalité et des réseaux sociaux. Mais l'acteur porno reste cantonné aux séquences «bas de gamme» à l'heure où fleurissent les «tubes» de streaming pornographique. Ces sites d'hébergement de vidéos, similaires à YouTube et qui ont banalisé la pornographie sur Internet, ont également favorisé l'apparition d'une pornographie amateur bas de gamme de laquelle Magnotta peine à sortir. Il explique même en 2007, dans une interview pour le site Naked News, qu'il peine à dissocier son travail d'acteur, ses relations privées et la prostitution. La même année, il tente de participer à l'émission de téléréalité CoverGuy mais ne sera pas sélectionné. Magnotta ne baisse pas les bras pour autant et entreprend en décembre 2010 d'atteindre la célébrité en révoltant les internautes. Tout usager assidu d'Internet connaît le succès des Lolcats, ces photos montages et vidéos comiques ou mignonnes de chats qui font fureur sur les sites de partage de vidéos. Magnotta commet à dessein une série d’«outrages» afin de susciter colère et fascination. Il se met par exemple en scène pantalon ouvert, mimant des actes sexuels avec un chat mort et fait l'apologie de pratiques sexuelles déviantes. Il diffuse ensuite une vidéo dans laquelle il étouffe des chatons à l'aide d'un sac plastique puis une autre dans laquelle il nourrit un serpent avec un autre petit félin vivant. Les vidéos font le tour du Web aussi vite qu'un clip de Justin Bieber. Début 2011, la police de Toronto ouvre une enquête alors que diverses associations de défense des animaux lancent une croisade contre lui. L'association Rescue Inc. offre même 5000 dollars pour sa capture, alors que le groupe ABProject monte un dossier pour trouver sa trace. C'est une première consécration.

Parmi les innombrables réactions hostiles qu'il suscite, Magnotta entretient un groupe d’admirateurs auquel il s'adresse régulièrement en faisant l'apologie de divers crimes et pratiques sexuelles déviantes. Ces admirateurs supposés gratifieront l'insoutenable vidéo du meurtre de Jun Lin de «600 likes», visibles sur la page Facebook où elle fut initialement postée. Le 10 décembre 2011, il écrit même au tabloïd anglais The Sun: «Une fois que vous avez goûté au sang, c'est impossible d'arrêter. Cette envie irrésistible est trop forte pour ne pas continuer.» Il ajoute dans sa lettre qu'il ne montrerait plus à l'avenir la mort de chatons mais celle d'êtres humains.

Dans la nuit du 24 au 25 mai 2012, Magnotta est semble-t-il passé à l'acte et poste la fameuse vidéo du meurtre de Jun Lin, un étudiant chinois de 33 ans, sur un site spécialisé pour amateurs de films gores. Il espère probablement — et à raison — qu'elle restera en ligne suffisamment longtemps pour que les amateurs aillent la télécharger, la reproduire et la diffuser massivement.

N'ayant pu accéder aux feux de la rampe, le présumé tueur a tenté de créer son propre «film culte» et de s'inventer en vedette. Il parsème à cette fin la vidéo de son crime de références cinématographiques, accessibles aux seuls passionnés. Le tueur présumé ne néglige rien, même pas l'autopromotion. Les enquêteurs le soupçonnent d'avoir posté une vidéo à sa propre gloire le vendredi 1er juin dans laquelle il se décrit comme «le tueur qui ressemble à James Dean. Un homme, une icône».

Même s’il a été arrêté à Berlin et qu’il sera éventuellement extradé au Canada, celui qu’on connait dorénavant comme le «dépeceur de Montréal» a donc d'ores et déjà atteint son objectif: reléguer aux oubliettes l'anonyme Eric Clinton Newman pour que Luka Rocco Magnotta accède à la postérité, sur Internet comme dans tous les médias. Il restera probablement son propre plus grand fan. Dans l'une de ses notes de blogue, retrouvée par Radio Canada, le jeune homme affirme: «Je ne suis pas homosexuel, mais si je l'étais, je m'épouserais et serais obsédé par moi.»

 

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Publié le 20 juin 2012

par Étienne Dutil