Janette et Fabienne, auteures «gay friendly»

DE LA TÉLÉ À LA NORMALITÉ

Michel Joanny-Furtin
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Fabienne Larouche a reçu le 10e prix Lutte contre l'homophobie 2012 en raison de son travail d’auteure dramatique. Ce prix lui a été remis en présence d’une pionnière du petit écran, Janette Bertrand, première récipiendaire du prix en 2003.

Deux générations d’auteures se rencontraient ce soir-là, qui ont fait avancer la reconnaissance des gais et lesbiennes par la société en créant des personnages LGBT positifs et articulés. Deux époques aussi, et deux approches.

La représentation des gays et des lesbiennes dans les séries et téléromans québécois a fait des pas de géant depuis le fameux épisode du ''Paradis terrestre'' en 1972 où deux hommes sortaient d’un ascenseur en se tenant par la main. La scène avait fait scandale. En réponse aux 500 plaintes reçues dès le lendemain, Radio-Canada retirait l'émission des ondes.

« Si la société québécoise est l'une des plus progressistes concernant l'orientation sexuelle, l’influence des téléromans y est pour une bonne part en mettant en scène des femmes lesbiennes et des hommes gais dans leur vie quotidienne comme c'est le cas dans la vraie vie », a d’ailleurs déclaré Laurent McCutcheon, président de la Fondation Émergence en remettant le prix à Fabienne Larouche.

Pour Janette Bertrand, c’est le courrier du cœur, qu’elle publiait dans le Petit Journal, qui lui a fait prendre conscience du drame vécu par les homosexuels. «J’ai commencé à lire, m’informer, consulter, fréquenter, rencontrer pour comprendre. Ces gens-là souffrent, ça n’a pas de maudit bon sens ! Il a fallu qu’on fasse tout un travail d’éducation des téléspectateurs pour que les gens voient autrement les homosexuels en créant des personnages forts, émouvants, qui racontent une histoire proche des gens.»

« J’étais régulièrement convoqué à l’évêché, s’amuse-t-elle. On disait à mon sujet, ''Pourquoi elle parle de ça ?'' D’après certains, il fallait que je sois gaie, ou que mon mari le soit, pour que j’en parle autant, parce qu’à l’époque, on en parlait pas, ça n’existait pas. On poussait ça sous le tapis, pas vu pas pris! », rit-elle. En même temps l’avancée de la cause des femmes a fait avancer celle des gais et des lesbiennes en reconnaissant leur droit de paternité et pas seulement de pourvoyeur. »

Les couples gais et lesbiens réinventent-ils la roue ? « Ce n’est pas tout-à-fait vrai, pense Janette Bertrand, parce que deux hommes, ou deux femmes, ressentent les choses autrement qu’un couple mixte. Ils ont les mêmes problèmes dans le quotidien, bien sûr. Des nuances existent toutefois dans la dimension que chacun accorde à la relation : la tendresse, la fidélité, les valeurs du couple, les projets. Ça me tente, dans un prochain livre, d’aborder cette problématique, différente selon les couples. Dans mon dernier livre, j’aborde déjà une histoire avec un couple d’hommes et l’homophobie d’un père. »


Gais, ordinaires… comme tout le monde


« C’est un grand honneur pour moi de recevoir ce prix », affirme une Fabienne Larouche émue. « C’est un grand hommage de venir après Janette Bertrand et toutes ces lauréats. D’autres trophées m’ont fait plaisir, mais celui-là, il me fait chaud au cœur. Il ne vient pas du milieu culturel. Ce n’est pas un public acquis. Ce sont des gens indépendants qui reconnaissent chez moi cette capacité à aller au-delà des stéréotypes, d’écrire des personnages homosexuels… qui sont ordinaires. C’est le seul mot qui me vienne à l’esprit parce qu’ils sont dans la vie de tous les jours. Quand des amis gais viennent à la maison, on ne parle pas plus d’homosexualité que d’hétérosexualité, comme le font la plupart des gens. On n’en fait pas un plat, dans mon écriture, ils ont des postes importants et leur orientation sexuelle est presque anecdotique. Ma meilleure chum est noire, on ne parle pas de race entre nous. Devrais-je faire une série sur les noirs, ou les obèses, et si oui, pourquoi ? »

Fabienne Larouche a toujours donné le rôle de ces personnages homosexuels à des acteurs talentueux et reconnus. « J’ai commencé à intégrer des personnages gais dans ''Scoop''. Avec Réjean Tremblay avec qui j’écrivais à l’époque, on avait créé ce personnage de Lionel Rivard, le rédacteur-en-chef, interprété par Rémy Girard, un personnage que tout le monde aimait. Je me souviens qu’on avait attendu le dernier épisode de la première série pour le dire aux téléspectateurs. Pourquoi avait-on attendu l’attachement du public au personnage pour le dire ? On l’avait écrit en 1991, et on était en 1992. Heureusement, on a évolué et on n’en est plus là en 2012. Je n’ai jamais connu d’opposition de la part de mes producteurs sur cette question. J’ai une grande autorité, je défends mes personnages, je les aime, et je ne les juge pas… »

« Mes personnages ne se définissent pas parce qu’ils sont gais, ils se définissent parce qu’il leur arrive quelque chose à cause de ça. Comme mon personnage du Dr Éric Lanoue (Maxime LeFlaguais) dans Trauma. Il a peur que ses patients ne veulent pas être soignés par lui parce qu’il est homosexuel. Là, ça m’intéresse, pas l’identité. Ce n’est pas l’orientation sexuelle en tant que telle qui définit un beau personnage. »

« Ce sont les événements qui me guident, plus que les personnages, parfois des situations cocasses, mais toujours dans l’acceptation de l’autre, dans l’ouverture et la tolérance. Les gais sont ''queer as folk'', bizarres… comme tout le monde ! J’ai un grand plaisir à leur faire vivre toutes sortes d’aventures. Au point que des fois, je me dis qu’ils ont des vies pas mal plus intéressantes que nous autres… », termine Fabienne Larouche en riant.

 

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Publié le 04 juin 2012

par Michel Joanny-Furtin