«VIE ANIMALE» DE JUSTIN TORRES et «ANNABEL» DE KATHLEEN WINTER

ENFANTS SAUVAGES

André Roy
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Voici deux forts beaux livres, délicats, mélancoliques, émouvants, portant sur l’enfance et l’adolescence de deux êtres qui apprennent ce qu’est la différence sexuelle et comment vivre – difficilement – avec elle.

Il y a dans le premier roman du New-Yorkais Justin Torres, Vie animale, un personnage dont on ne connaîtra jamais le nom et qui est le narrateur de la vie d’une famille particulière. On y trouve Paps, Ma, Mannie, Joel et le narrateur lui-même, qui est le benjamin, formant une petite tribu improbable : une sorte de fourrière de petits chiots toujours en mouvement, gambadant, se frappant, colériques, mais tous unis dans un amour qu’on ne peut que qualifier d’âpre et de dévorateur. Une famille pas normale, ajouterons-nous, déjantée; tout le monde y déraille, on vit dans un monde parallèle, mais pourtant bien actuel. On se bouscule, on rigole, on se moque des gens rencontrés dans la rue, on se bataille, les poings et les pieds sont des armes. On baigne ici dans une atmosphère pour le moins bizarre – et que la narration haletante, saccadée rend parfaitement palpable. Bizarre pour une famille extravagante où même les parents ne sont pas de vraies adultes, des gens matures. Le quotidien y est mouvementé, présenté dans des instantanés qui en font un rêve, une bande dessinée de souvenirs qui s’entrelacent et se heurtent.



Les frères grandissent, mûrissent, vieillissent; on pourrait dire la même chose des parents. Puis un jour tout bascule. On est aux deux tiers du récit : le narrateur rôde autour des gares, rencontre un chauffeur d’autobus qui lui demande s’il veut se faire baiser; il accepte. Il écrira tous les fantasmes des hommes rencontrés à la gare routière dans un journal que découvrira Ma. On l’amène dans un hôpital psychiatrique, l’attache dans son lit. Il se dit qu’il un animal sauvage, qu’il mènera une vie comme s’il était dans un zoo avec des animaux avec lesquels il pourra coucher et qui les tripoteront et l’honoreront.

Voilà un roman étrange, non conventionnel, qui brusque le lecteur et l’envoûte en même temps. La famille y est une meute, les personnages des fauves, et la vie d’une violence animale qu’on ne peut brider. Stupéfiant.

Fort différent est le premier roman de la Montréalaise Kathleen Winter, mais qui est lui aussi étrange et unique. Annabel raconte la vie d’un hermaphrodite. Pas de thèse ici, mais la description douce et musicale de Wayne né avec deux sexes et dont il sera décidé qu’il sera un garçon (l’utérus sera obturé). Cela se passe dans une famille écossaise émigrée au Labrador, avec des parents, Treadway et Jacinta, cultivés, en bonne entente avec ses habitants, adoptant des traditions inuites. Des parents qui voient leur fils grandir avec des traits féminins, mais que des traitements hormonaux doivent rendre plus masculins. Pour Wayne, tout est normal jusqu’à l’adolescence quand un mal de ventre révèle ses premières règles et même un fœtus. Thomasina, la sage-femme, qui a accouché Wayne, lui dira plus tard tout sur sa naissance et le nom (de sa fille décédée) qu’elle souhaitait qu’il ait : Annabel.

Il ne faut pas ici divulguer la suite de la vie de Wayne devenu adolescent et adulte. Ayant quitté son petit village labradorien pour Saint-Jean, il sait qu’il doit se protéger et protéger ceux qui l’entourent. Toujours inquiet, il se demande s’il doit rester un homme ou devenir une femme. Et cela ne lui évitera pas des drames, des douleurs amoureuses, les rencontres sauvages.

Roman sur l’identité, la vérité et l’acceptation de soi-même, mais aussi sur la cruauté, l’ignorance et le mépris, Annabel est un livre puissant sur l’ambiguïté sexuelle, les secrets et les tabous. Les contradictions de l’existence y sont décrites avec subtilité, poésie, suavité. Les lieux, les paysages, les saisons, le quotidien, extrêmement importants, y atteignent une grandeur lyrique. La vie est ici décrite comme une chose inouïe, où le chagrin côtoie constamment la tendresse, et où les joies ne vont pas sans les peines. Magnifique. 6 André Roy

 

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Publié le 23 mai 2012

par André Roy