Le recommencement

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté

Élise s’élance comme si elle était sur une scène, elle mène sa propre chorégraphie et se revoit dansant devant la foule. Un instant de grâce, un moment unique devant les yeux de Monica qui l’enveloppent. Mais Élise n’est plus à Gottingen et Monica est partie depuis deux ans déjà. Élise est au Garde-Robe, et c’est la première fois qu’elle sort depuis son retour à Montréal, il y a un an. Elle a arrêté la danse moderne et donne des cours de yoga maintenant, elle avait arrêté de rire et recommence lentement à respirer. C’est elle qui va louer l’appartement de Fred!

« Salut! Alors, comment trouves-tu ça? » Élise rit : « C’est bien, y’a beaucoup de monde, et la musique est bonne, ça fait tellement longtemps que je m’enferme, que c’est bizarre d’être dans une foule! » Fred sourit, elle trouve que cette fille est tellement attachante, avec ses yeux doux et sa voix posée. « J’suis bien contente que tu reprennes l’appartement. Tu vas voir, c’est vraiment un quartier chouette et il règne dans cet appart une sorte de paix. En tout cas, pour moi, ça a été salvateur! »

Élise acquiesce : « C’est drôle, mais c’est ce que j’ai ressenti, une tranquillité, et toi, tu dois avoir hâte de déménager avec ta copine? » Fred signe oui de la tête : « J’suis très chanceuse, de l’avoir rencontrée à nouveau, 15 ans plus tard. Cette fois-ci c’est la bonne!»

Fred va servir ses clientes, Élise repense à Monica, son ex. Si elle la recroisait, est-ce qu’elles retomberaient amoureuses? Ferait-elle tout pour la séduire? Est-ce qu’elle pourrait la reconnaître dans une foule? Est-ce que Monica est devenue une étrangère? Élise ne peut pas le savoir, ne veut pas le savoir. Monica l’a quittée, deux fois. La première fois, c’est lorsqu’elle lui a dit qu’elle partait pour suivre sa troupe en Asie, 2 ans à distance, c’était trop long, une première rupture, intolérable. Le manque de l’autre, le vide, les appels la nuit pour entendre sa voix, les courriels d’amour, de tristesse, d’abandon. Le retour de Monica, la joie, l’amour, la vie! La deuxième fois qu’elle est partie, c’est un vendredi matin, elle rentrait d’une nuit de tournage, sur la route, elle a perdu le contrôle, l’auto a dérapé dans le fossé, elle a frôlé la mort, elle l’a presque touchée. Deux semaines plus tard, elle faisait ses bagages, destination Le Monde. Élise n’a rien compris, Monica voulait changer. Leur vie de « bohème-artiste » ne lui suffisait plus, l’accident l’a amenée à cette urgence de vivre, à la nécessité de la quitter. Élise l’a attendue pendant un an, Monica n’est jamais revenue. Élise a
fait ses valises et est rentrée à Montréal. Elle n’a pas laissé d’adresse et a changé son courriel. Ses pensées l’entraînent loin dans le temps.

Fred s’approche : « Ça va? » Élise sourit : « Bien sûr! J’suis un peu nostalgique, mais ça va très bien! » Elles discutent ensemble quand Élise voit passer une grande brune mince aux cheveux très longs. La fille s’arrête au coin du bar et salue Fred de la main, Élise demande : « Tu la connais? » « Oui, c’est Noémie, elle est chorégraphe, pour une compagnie ici, super intéressante! Je te la présente, vous avez plein de trucs en commun!»

Le temps de le dire, Élise serre la main de Noémie, cette dernière la dévisage « Salut, on se connait, je pense… ton visage m’est familier. » Élise ne se souvient pas de l’avoir jamais rencontrée. Noémie a voyagé à travers l’Europe, comme elle, une expatriée revenue au bercail, une passionnée de danse moder-ne. Une célibataire qui reprend vie et qui a un sourire de gamine. Élise a l’impression de se voir dans un miroir, en plus belle!

Le temps file, déjà minuit, les amies de Noémie quittent, elle reste avec Élise, l’alcool déliant les langues, les conversations deviennent plus intimes. Noémie lui parle de cette fille. Une danseuse venant du classique qu’elle a croisée dans une tournée à Berlin avec qui elle a eu une aventure qui a duré 6 mois. Des allers-retours, de la passion déchirante, la rupture fût intense, mais libératrice. Élise l’écoute, une fille à Berlin il y a un an, elle ressent un malaise, « Comment s’appelle-t-elle? » « Jade! » Élise se trouve soudainement stupide, voir si c’était pour être Monica! « J’suis parano, je pense! » Noémie éclate de rire, «Pourquoi? » « Ah! J’pensais que tu étais pour me dire que c’était mon ex! » « Ton ex? Comment s’appelle-t-elle? » « Monica! C’est avec elle que je vivais à Gottingen! » Un silence. Un doute. Un grincement de dent. Un regard mélancolique.

Noémie s’exclame finalement : « Monica de Gottingen! C’est…» Élise la regarde avec inquiétude « C’est…» Noémie reprend et dit délicatement : « Ton ex Monica s’appelle Michael aujourd’hui, il vit à Berlin… C’est là que je t’ai vue, sur des photos chez lui… il te garde précieusement près de lui. »

Élise est sous le choc, renversée! Noémie lui prend doucement le bras et lui dit : « Il me parlait d’une Éli qu’il avait aimée, que c’était la fille sur les photos, et qu’il ne l’oublierait jamais. » Élise ne sait pas quoi faire, la nouvelle la surprend, mais en même temps, tout s’explique. Elle demande la voix enrouée : «Elle est heureuse, j’veux dire, il est heureux? » « Oui, il est heureux, c’est quelqu’un de vraiment extraordinaire. » Élise lui répond un peu tremblante : « Je sais… je sais » Noémie la serre contre elle :

« Je t’invite chez moi, on va parler toute la nuit si tu veux. Toi aussi, tu dois être une fille hors du commun. » Élise sourit légèrement. Une nouvelle nuit, un autre recommencement.



 

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Publié le 22 mai 2012

par Julie Beauchamp