L'actualité en dix questions

Laurent Mc Cutcheon et la 10e journée internationale contre l'homophobie

Yves Lafontaine
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À l’initiative de la Fondation Émergence, et pour la première fois au monde, une journée thématique consacrée à la lutte contre l’homophobie était mise sur pied au Québec, le 4 juin 2003. Avec la complicité de divers partenaires, cette journée thématique nationale s’est élargie à l’échelle du Canada, de la France et de la Belgique. En 2005, le comité IDAHO a proposé une date symbolique, soit le 17 mai. Ce comité et la Fondation Émergence contribuent à étendre cet événement à d’autres pays. Président de la ligne d'écoute Gai Écoute depuis 1982 et de la Fondation Émergence depuis sa création en 2000, Laurent McCutcheon joue depuis des décennies un rôle prépondérant dans le combat pour l'égalité juridique et sociale des minorités sexuelles. Il a reçu en 2010, à l’Assemblée nationale du Québec, le Prix de la Justice pour la reconnaissance du travail accompli. Dans le cadre de la 10e édition de cette Journée internationale contre l’homophobie, il a volontiers répondu aux questions de Fugues. 1) Après la reconnaissance des conjoints et conjointes de même sexe, du mariage, des droits de filiation et d’adoption, en accord avec les chartes des droits et libertés québécoise et canadienne, reste-t-il des choses à revendiquer ou l'égalité est-elle totale?<1i>

Je crois que l’on peut dire que l’égalité juridique est chose faite, nous avons des droits égaux en tant que personnes et en tant que couples, y compris les droits parentaux. Ces droits sont le fruit d’un croisement entre les contestations judiciaires et l’évolution des mentalités provoquées par le militantisme. Il importe ici de préciser que l’orientation sexuelle n’est pas inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés. Quant à savoir s’il y a encore des choses à revendiquer, je suis d’avis que sur le plan juridique nous pouvons dire mission accomplie. Demeure la question transgenre et transsexuelle, dont les protections demeurent imprécises. Toutefois, la jurisprudence des tribunaux est assez constante sur le sujet. Les personnes transsexuelles sont protégées par les chartes des droits, non pas sur la base de l’orientation sexuelle, mais sur la base du sexe. Je reconnais par ailleurs la validité des revendications pour une meilleure reconnaissance. Enfin, oui, il reste des choses à obtenir en matière d’égalité sociale, ce que nous cherchons à faire avec la Fondation Émergence.


2) On parle beaucoup d’intimidation chez les jeunes depuis un peu plus d’un an. De quelle manière avoir l'égalité des droits aide-t-elle aussi les jeunes LGBT?


Sans égalité de droit, on n’a pas la possibilité de porter plainte et d’exiger le respect. Les jeunes sont aussi protégés par les chartes des droits, par les lois spécifiques de la jeunesse et le gouvernement s’apprête à légiférer sur la question de l’intimidation. Gai Écoute a d’ailleurs fait des représentations en commission parlementaire à ce sujet. Hélas, plus les personnes homosexuelles sont visibles, plus elles risquent d’être la cible d’actes homophobes et d’intimidation. À ce chapitre, les jeunes sont davantage vulnérables.


3) Que peut-on faire de plus que ce qui a été fait jusqu’à présent?

Il faut éduquer, sensibiliser et changer les attitudes, voilà le nouveau combat à mener pour une pleine reconnaissance. Chaque personne qui dévoile son orientation sexuelle aura de l’influence sur son entourage. Le thème de la première journée de lutte contre l’homophobie demeure toujours actuel : De la tolérance à l’acceptation. Aussi, je suis porté à dire que la vigilance est notre grand défi. À l’instar de toutes les autres formes d’engagement, celui de la cause homosexuelle tend à décroître au fur et à mesure de nos avancées. Cette dynamique m’interpelle parce que contrairement aux autres motifs inscrits dans la charte canadienne, l’orientation sexuelle n’est pas un droit constitutionnel. La montée de la droite et la nomination de juges plus enclins à favoriser les valeurs conservatrices pourraient à long terme rouvrir le débat sur certains acquis, même si cela n’est pas prévisible à court terme.


4) Cette année, le 17 mai marquera le 10e anniversaire de la Journée internationale contre l’homophobie. La Fondation émergence en a profité pour introduire une nouvelle signature. Quelle en est la symbolique?

La signature de la journée est constituée de la lettre lambda de l’alphabet grec à laquelle s’ajoute une tulipe de forme stylisée, le tout aux couleurs violettes. La lettre lambda a été depuis fort longtemps adoptée par nos communautés comme signe identitaire. Ne soyez pas surpris de voir des tulipes violettes le 17 mai et adoptez ce symbole de lutte contre l’homophobie!


5) Dans le cadre de la Journée contre l’homophobie, plusieurs thématiques ont été abordées au fil des ans. Ces différentes thématiques correspondaient-elles à autant de jalons essentiels qu’il fallait aborder?

La stratégie de communication de la Fondation Émergence pour les campagnes de lutte contre l’homophobie veut que chaque année, un secteur particulier de la société soit visé de manière particulière. Certains sont plus difficiles que d’autres, comme le monde du sport. Le principal frein au dévoilement de son orientation sexuelle demeure le monde du travail. Si l’on arrive à influencer sa famille et ses amis, la tâche est plus lourde en milieu de travail et les conséquences appréhendées maintiennent la pression sur la porte du placard.



6) La thématique de cette année par son approche propose une collaboration du milieu des affaires. Comment en êtes-vous arrivé à ce choix?

La Fondation préconise l’inclusion des personnes homosexuelles dans tous les milieux. Après 10 ans de campagnes annuelles, nous cherchons à donner une image positive de l’orientation homosexuelle, plutôt que de miser sur la victimisation. Nous croyons que si le monde des affaires et de l’économie y trouve son compte, les personnes homosexuelles seront convoitées par les entreprises.


7) Selon vous, le milieu du travail au Québec est-il assez ouvert ou relativement fermé à la diversité sexuelle?

Le milieu de travail est constitué de monsieur et madame tout le monde. En principe, il devrait être à l’image de la société. Il est de bon ton de se montrer ouvert à la diversité et beaucoup d’entreprises ont des programmes favorisant la diversité. Toutefois, on ne sait pas toujours comment transiger avec la diversité sexuelle et le silence est plutôt la règle.


8) Le 17 mai, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, en collaboration avec la Fondation Émergence, organisera un dîner-causerie sur la question de la diversité sexuelle au travail. Une première bienvenue. Pourriez-vous nous en parler un peu plus?

Cet événement sera sans doute historique. Un panel constitué de grands intervenants du monde du travail cherchera à démontrer que la diversité sexuelle au travail, ça rapporte, comme le dit le slogan de la campagne 2012. Des conférenciers de grandes entreprises prendront la parole : Telus, IBM, Deloitte et la Commission des lésions professionnelles avec Desjardins comme commanditaire. J’aurai le plaisir d’agir comme modérateur de ce panel. Cet événement constitue une nouvelle approche dans la lutte contre l’homophobie soutenant l’idée que les gais et les lesbiennes contribuent au développement des entreprises. Il faut répandre la bonne nouvelle.



9) Par rapport à d’autres thématiques abordées au fil des ans, la diversité sexuelle au travail semble être une approche à long terme plus qu’une thématique d’un an. Prévoyez-vous en faire un programme permanent?

Je crois que la lutte contre l’homophobie doit être reprise par les intervenants du monde du travail. Les centrales syndicales ont été des pionnières et ont soutenu les efforts des militants. Il faut maintenant créer une concertation avec les entreprises et le monde de l’économie. De nouvelles organisations naissent dans les grandes entreprises regroupées sous le parapluie de Fierté au travail. La Fondation Émergence collabore avec enthousiasme avec ces groupes LGBT engagés dans les milieux de travail.


10) La situation des personnes LGBT est fort différente au Québec et à l’étranger, comment voyez-vous l’avenir de la Journée internationale contre l’homophobie, en particulier au niveau des thèmes porteurs?

La Journée internationale contre l’homophobie appartient à tous. Il n’y a pas d’organisation mondiale en autorité sur les groupes militants. Nous avons été les premiers à créer une telle journée et elle continue son chemin à travers le monde. Si nos moyens sont limités, les retombées semblent illimitées et nous souhaitons que nos initiatives soient propagées un peu partout, en particulier dans les pays où l’homosexualité est toujours réprimée. Malgré nos succès et nos dix campagnes, l’aide financière est toujours difficile à obtenir.