M-H, Camille et Fred

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Vendredi soir 17 h, debout dans l’entrée du Garde-Robe, à demi cachée derrière les rideaux rouges en velours, Frédérique est en grande discussion. Elle gesticule, peste contre une cible imaginaire, ses bottes claquent le plancher, piétinent sur place et elle raccroche en maugréant : «Merde que c’est compliqué!» Elle se plante derrière son bar et se force à sourire, à demi-sourire, disons. «Fred, ça va pas?», lui demande Jonathan. Elle regarde ailleurs et murmure un «Oui, correct!», voilé d’impatience et d’exaspération. Il se rapproche d’elle et la prend par les épaules : «C’est quoi le problème, avec la face que t’as, tu vas faire fuir toutes tes clientes!» Fred s’affaire à remplir les verres de bière tout en essayant d’expliquer à Jonathan la situation poche, incontrôlable et choquante dans laquelle elle se trouve, elle n’a vraiment pas le bon rôle! « Mais qu’est-ce que tu veux dire! Tu lui as demandé quoi?» s’exclame calmement Jonathan. Fred tente de se justifier : «On est tout le temps ensemble et son ex va peut-être débarquer, alors… » Jonathan réplique : « Mais Fred, attends. Tu lui as demandé d’emménager avec elle? Non, mais ça fait seulement 3 mois que vous vous voyez!» «Je sais, d’accord, je sais!», rétorque agacé Fred.

Jonathan ne comprend rien, Fred est trop indépendante et juste trop sauvage pour aller se faire un trip de passion immobilière par simple jalousie! L’affluence est commencée, Fred court partout, elle fait des erreurs dans les commandes, sa tête veut exploser. L’insécurité lui bouffe tous ses moments de paix depuis une semaine. Elle a beau faire son yoga, prendre des bains de vapeur, méditer en écoutant des chants grégoriens, rien n’y fait. Jonathan vient lui prêter main-forte : «Fred, j’pense que t’as besoin d’un break, va prendre l’air un peu.» «Je vais bien!», répond Fred. «Quand tu mélanges un cosmo avec un stinger, ça va pas!, lui rétorque avec le sourire Jonathan. Allez ma belle, va téléphoner à ta douce!»

Fred sort dehors respirer l’air froid, elle se frotte les mains et écoute les conversations des fumeuses aux alentours : «Ben Josée et Béa c’est fini, là elles doivent sous-louer leur appart, pas question qu’elles soient coloc, le bordel!» «J’l’sais, je lui ai dit à Josée d’attendre avant de s’installer avec Béa… elle ne voulait pas, c’était le grand amour! » Fred soupire et se dit intérieurement que les grands amours n’ont rien à voir avec la cohabitation! Elle prend son cellulaire.?Elle a 2 appels de Camille, mais pas de message. Elle signale et attend, ça sonne, pas de réponse, pas de veine. Toute la situation la sort de ses gonds, elle ne se comprend pas, et Camille qui jongle entre deux cœurs! Elle rentre, reprend sa place : «Il fait froid!» et Jonathan lui pointe le bout du bar : «T’as de la visite! Cette fille te cherche, elle est super belle, c’est qui?» Fred l’observe, le visage lui dit quelque chose, elle s’avance. La fille la reconnait, elle se lève de son banc : «Frédérique, c’est ça?» « Oui…, répond cette dernière. Tu es?» «Je me présente, Marie-Hélène, l’ex de Camille!»

Fred devient verte! Non, mais c’est pas vrai.?Qu’est-ce qu’elle fout ici, qu’est-ce qu’elle me veut? Elle tente de cacher son air déconfit et répond : «Ha! C’est toi, on s’est déjà vues ici, je pense.» «Oui, Camille m’a fait découvrir ce club il y a quelques mois déjà, vraiment bien!» Fred, qui ne sait pas quoi dire, qui a les dents serrées, acquiesce nerveusement. Marie-Hélène, le mix parfait de la beauté, du charme et de l’intellect, elle est exactement comme Camille l’a décrit. Fred reprend : «Marie-Hélène, est-ce que tu voulais me voir pour quelque chose de précis ou… parce que j’ai des clientes et c’est le rush.» «Oui, oui, je vois bien, j’ai pensé venir ici pour constater de moi-même, j’ai soupé avec Camille et elle m’a beaucoup parlé de toi!»

Fred devient furieuse, elle était avec Camille, sa Camille! Non, mais quand : «Ce soir?» «Oui, ce soir, j’suis passé chez elle, on s’est fait des pâtes rapido, et…» Le cellulaire de Frédérique vibre et interromp Marie-Hélène. Fred regarde qui l’appelle, laisse Marie-Hélène en plan et court prendre son appel : «Camille?» «Fred! Enfin, je m’excuse pour tout à l’heure, l’engueulade et tout!» Fred, la coupe : «Laisse faire tes excuses, ton ex est assise devant moi et me raconte votre tête-à-tête!» Silence au bout du fil et panique montante : «mais tu me niaises…», lui répond Camille interloquée. «Non! Pas du tout.» «Fred, je m’en viens!» lui rétorque Camille, avant que Fred n’ait le temps de lui dire de ne pas venir, que ça ne sert à rien.

De son côté, Marie-Hélène était curieuse de connaître la nouvelle idylle de Camille, cette artiste bohème au sourire angélique. Fred revient voir Marie-Hélène en lui disant qu’il faut qu’elle travaille. «Bien sûr, j’voulais juste te saluer en fait, si jamais je m’installe chez Camille pour quelques mois, je voulais au moins faire ta connaissance! » Fred est outrée, elle ne peut pas croire que c’est l’ex qui vient lui annoncer la nouvelle. Elle s’efforce de faire semblant en lui disant «bonne soirée» quand Camille se pointe au bar! Marie-Hélène regarde Fred ironiquement. «Je pense que je vais vous laisser! Camille a sûrement beaucoup de choses à te dire…»

Camille embrasse Fred doucement et s’assoit près de M-H. «Marie, reste, il est temps de clarifier les choses, j’ai beaucoup réfléchi!» Elle prend une pause, Fred ne veut pas entendre, elle rêve d’être chez elle. Camille lui serre la main, comme pour la préparer au pire, elle commence en s’adressant à Marie : «Je ne pourrai pas t’héberger chez moi parce que j’ai eu une autre offre que j’ai trop envie d’accepter, si cette personne n’a pas changé d’avis!» Fred ressent des frissons de la tête au pied. Non! Elle n’a pas changé d’idée, elle rêve d’être avec elle! Elle la serre en oubliant presque la présence de Marie-Hélène qui compte les glaçons
dans son verre. Fred retourne bosser le cœur libéré. M-H regarde Camille : « T’es sûre que c’est ce que tu veux? » « Certaine... Marie, nous deux c’est fini, et ça ne reviendra pas. » Marie-Hélène lui répond : «Oui… mais c’était quand même une belle histoire! » Camille sourit.