L’antre du Garde-robe : retour dans le passé

Julie Beauchamp
Commentaires
Photo prise par © Robert Laliberté
Pour bien comprendre une histoire, il faut pouvoir s’imaginer en tirer toutes les ficelles, il faut se l’approprier, du début jusqu’à la fin. Un moment de fièvre surgit dans l’esprit de Frédérique. Passive, elle écoute Camille lui raconter son histoire. Elle n’avait jamais posé de questions, et voilà que les réponses viennent à elle! Hors du Garde-robe, la vie suit son cours, le temps ne s’arrête pas et la vie des unes confrontées aux attentes des autres ne mène qu’à des confusions chimériques. « Mais où veut-elle en venir avec ses propos d’intello romantique? », se dit Fred, un peu désarmée. Fred ne travaille pas ce soir et a bien envie de tripper, relaxe, sans se casser la tête. Camille comprend : « Tu te demandes c’que j’raconte, hein? Bon, j’ai reçu la visite de mon ex aujourd’hui! » Fred ouvre finalement la bouche : « Oh! Ta prof! Toute cette intro pour me dire ça. Tu sais, Camille, t’as pas à mettre de gants blancs. Tu fais ce que tu veux! » Camille reprend, à la limite de l'énervement : « Oui, je sais! Si ça t’intéresse pas, j’peux laisser faire. Dans l’fond, on ne se doit rien… et c’est ta soirée de congé! » Fred, éprise d'une certaine culpabilité, décide d’alimenter la conversation : « Ben non, raconte. Quoi? Qu’est-ce qu’elle veut? » Camille prend une longue respiration et s'ouvre : « C’était vendredi soir, il y a trois mois. On s’était vues quelques jours auparavant. J’étais dans le flow des émotions. J’pensais à toi, j’avais hâte de te revoir, mais je ne te le disais pas ». Frédérique pose sa main sur son bras et dit : « Je t’écoute. »

3 mois plus tôt
Le téléphone sonne. C’est Marie-Hélène. Elle est à Montréal. Elle me dit : « Il faut que je te parle. As-tu du temps ce soir?
J’suis ici que pour seulement deux jours. » Je reste bouche bée. La dernière fois que je l’ai vue, c’était il y a six mois, à l’aéroport de Vancouver. Les portes s’étaient refermées devant ma face d’enterrement.

Elle va arriver dans quelques minutes, et je ne sais pas comment réagir. La sonnette résonne, j’ouvre la porte. La voilà, fidèle à elle-même : resplendissante, sûr d’elle, assumée. Elle a apporté une bouteille. Elle m’embrasse poliment tout en se délectant de mon air confus : « Tu as l’air en forme. Montréal te va bien! » Je souris. J’ai ravalé ma colère il y a quelque temps, et elle a enterré sa culpabilité. On est quittes. « Je t’ai écrit au moins une dizaine de courriels… », souligne-t-elle. « Je sais. J'avais envie ni de te lire ni de t’écrire », lui expliqué-je. Elle comprend, mais je sais qu’elle s’en fout. Ce n’était rien pour elle... une escapade. Marie me prend la main et me demande : « Veux-tu vraiment qu’on en parle? C’était pas si important. » Je m'impatiente : « Non, pas pour toi, je sais… Tu voulais me voir, alors je t’écoute. Qu’est-ce qui me vaut cette visite surprise? » Elle s’assoit et elle me raconte qu’après mon départ, un vide s’est installé. Elle avait l’impression d’avancer à reculons, comme si tous ses projets l’amenaient dans un cul-de-sac. Elle se trouvait seule dans une ville encore étrangère, alors qu’elle rêvait d’une vie à nous deux. Je m’esclaffe en recrachant la moitié de mon verre de vin : « Non, mais t’es pas venue ici pour me raconter ça? Tu regrettes, toi? » Marie-Hélène avoue que les derniers mois ont été difficiles. Elle veut que je réfléchisse, que j’y pense. Elle veut même revenir au Québec! Cette conversation n’a pas de sens. C’est d’une absurdité, d’un déjà-vu. Je coupe court : « Marie, tu t’ennuies. Ne mélange pas tout! » Elle me connait. Elle pense avoir touché la cible. Elle s’approche comme elle en avait l’habitude. Son énergie, sa peau, une décharge; je me souviens trop de cette danse. Non, non! Le feu ne reprendra pas. D’où lui vient cette idée qu’elle puisse débarquer ici et me balancer ses états d’âme? Je ne suis pas une sortie de secours! « O.K., Marie, c’est assez. J’ai besoin d’air! On va sortir, aller prendre un verre, s’étourdir un peu! », proposé-je.

Nous rentrons au Garde-Robe. Je te vois, avec ton sourire. Je te salue. Je n’ai vraiment pas envie de faire les présentations. Nous nous installons le plus loin possible. Marie flotte dans les fragrances de mon parfum, et j’essaie de la tenir à un bras de distance. Elle était tout ce dont je rêvais, mais maintenant je suis presque éveillée. Je n’ai qu’une blonde aux yeux bleus dans la mire, qui fait briller ses tatous devant la cour qui se presse à son bar. Nous partons, deux heures plus tard. Marie me serre fort, comme une amante toxicomane. Je me sens comme une femme trompée qui a perdu son flegme. Je résiste à ses avances et saute dans un taxi. Arrivée chez moi, je décompresse. Au lieu de rester seule, je prends mon cellulaire et écris Désolée pour ma visite éclair. Si tu as envie d’un café, appelle-moi. Le téléphone sonne ensuite. Tu viens me rejoindre, et Marie-Hélène se perd alors dans mes pensées.

Retour au Garde-Robe
Fred est sans mot. Une seule phrase tourbillonne dans sa tête : c’était notre première nuit ensemble! Elle se questionne, inquiète : « Et maintenant, qu’est-ce qu’elle veut? » Camille lui dit la vérité : « Maintenant, elle… elle revient à Montréal » Frédérique prend une gorgée de vin et lance : « Est-ce grave, important? Toi… tu veux quoi? » Camille baisse les yeux. Elle veut Fred, elle veut la paix. Elle poursuit : « En fait, elle m’a demandé si… » Fred devient nerveuse, alors que Camille marche sur des œufs. Camille termine : « ... je peux l’héberger. » Fred s'insurge : « Quoi? Le loup dans la bergerie? » Pour une soirée tranquille, on repassera. Les deux restent silencieuses. Camille n’a pas encore donné sa réponse…