Par ici ma sortie _ questions de société

Chronique d’une disparition annoncée

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

Guy Lauzon est mort le 16 janvier des suites d’un cancer. Guy était mon médecin depuis une quinzaine d’années, depuis mon arrivée au Québec. Il était aussi le médecin de plusieurs de mes amis. Guy était MON médecin. Il n’était pas mon ami : à peine une connaissance que je rencontrais une à deux fois par an pour les examens de routine. Mais chaque fois, la complicité s’installait, empreinte de chaleur et de respect.

Je garde en tête nos fous rires, que je provoquais généralement, d’ailleurs. N’ayant aucun don pour jouer les patients sages, j’essayais de rendre ces moments agréables pour surcompenser ma peur des médecins, des cliniques. Je deviens hypocondriaque dès que je franchis la porte d’un hôpital, même si c’est pour rendre visite à un ami. L’humour me sauve. Guy m’écoutait et, surtout, était là quand je vivais des périodes plus difficiles. Il m’est arrivé de pleurer dans ses bras quand la vie me semblait trop lourde. Guy était là, attentif, présent, à la recherche de solutions. Jamais il n’avançait un diagnostic avec arrogance. Il voulait toujours vérifier ses premières lectures. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, je le pensais tiré d’affaire. Il réagissait bien aux traitements, il était heureux d’avoir repris sa pratique. Et là, encore, nous avons ri. Je savais que sa façon d’être était la même avec tous ses autres patients. Une écoute, une humanité, une gentillesse, une approche que l’on souhaite trouver chez tous ceux et celles qui s’occupent de notre santé. Guy ne devait pas être le seul médecin comme cela, mais c’était MON médecin.

Dans les jours qui ont suivi son décès, le téléphone a souvent sonné. Des amis qui le connaissaient, qui étaient aussi ses patients, voulaient m’avertir. Ce n’était pas une surprise. Nous le savions depuis plusieurs semaines. Une disparition annoncée depuis décembre, quand il avait mis fin à sa pratique. Mais on ne voulait pas croire que le mot Fin s’écrirait un jour. On espérait lire : À suivre…

Loser et Winner
Le suicide n’est pas une option. Lors de la conférence de presse, Bruno Marchand, directeur général de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPC), rappelait que dans certaines cultures, le suicide n’existait pas. Même si l’on peut souligner les trésors d’efforts déployés par tous ceux qui luttent contre ce fléau, il faut se demander pourquoi le suicide fait partie de notre culture. Dans nos sociétés, où tout est fondé sur la réussite sociale (entendre matérielle), professionnelle (quand les médias multiplient les émissions où chacun doit écraser des concurrents pour remporter un million de dollars), et surtout individuelle, le tout dans un contexte économique fragile, vivre devient un parcours du combattant. Il ne faut pas seulement être un bon citoyen, un bon conjoint, un bon employé, un bon patron, il faut mettre le tout au superlatif pour être dans la norme. Alors, quand tous les efforts mis en œuvre s’écroulent ou ne portent pas leur fruit, c’est la cata. Organismes, psys et bénévoles s’attaquent à votre problème, mais pas aux conditions qui vous ont mené à vouloir vous ôter la vie.

Aujourd’hui, il n’y a plus de conditions économiques, sociales et politiques qui engendrent l’exclusion sociale et qui génèrent des suicides, il n’y a que la responsabilité individuelle. Tu es un winner ou un loser. Plus culpabilisant que cela, tu meurs. Oups! J’avais oublié que le ce n’est pas une option.



 

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Chronique d’une disparition annoncée

Je garde en tête nos fous rires, que je provoquais généralement, d’ailleurs. N’ayant aucun don pour (...)

Publié le 20 février 2012

par Denis-Daniel Boullé

   
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Anciens commentaires

  • Bonjour Guy était aussi MON médecin et celui de toute ma famille. Lire ce texte, même après tant de semaine, m'émeut beaucoup. Merci de souligner le passage de cette merveilleuse personne. Publié le 16/03/2012
  • Guy Lauzon était mon médecin depuis sa sortie de l'université.C'était mon médecin mais il est aussi devenu mon ami.C'était un gars très humain et extraordinaire. Publié le 08/04/2012