elles_Le garde-robe de frédérique

Amours et parallèle

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté

Dominique est tranquilement assise à une table. Le Garde-Robe commence l’année en douceur : on peut presque entendre des murmures tellement la musique est basse en cette soirée jazz, qui réchauffe les âmes qui ont eu froid. Dominique se remémore cette soirée avec celle qui l’a envoûtée. Des frissons lui parcourent encore le corps. Cette nuit qui s’allonge ne la quitte plus. Elle la revit tous les vendredis depuis six mois. Anne a cogné à sa porte, et les fenêtres ont volé en éclats. Elle a retrouvé ses vieux jeans, a repris le piano. Sa peau respire un nouveau parfum, mais elle sait que ce ne sera que de courte durée.

Frédérique regarde Dominique, qui attend, l’air absent, absorbée comme lorsque l’on vit un rêve éveillé. Camille s’assoit au bar. Fred l’accueille avec un sourire empli d’amour : « Alors, t’es venue me voir! » Camille acquiesce : « Évidemment! Comment pourrais-je résister? Alors, comment se passe la soirée? » Fred répond : « C’est relax. Tu vois la fille, là-bas? » Camille regarde Dominique. Fred lui raconte : « Depuis au moins deux mois, elle est toujours assise seule à la même place, à la même heure. Vers 21 h 30, la même fille la rejoint. Elles prennent une bière, quittent le bar vers 23 h, et elle revient, seule, à environ deux heures du mat! C’est bizarre, non? » Camille éclate de rire : « Depuis quand tu espionnes tes clientes? » Fred rétorque : « Mais non, je ne l’espionne pas. J’ai juste observé. Elle revient avec un air triste. Chaque fois, j’ai envie d’aller lui parler. Elle semble très… douce. » Camille met en doute le choix du qualificatif choisi : « Douce? Et cute, et stylisée, oui! Hum! Hum! T’as un fantasme! » Fred lui lance en riant : « Mon seul fantasme, c’est toi! »

Dominique ne se doute pas une seconde qu’elle fait l’objet de tant d’attention. Elle regarde sa montre : 21 h 25. Anne sera là sous peu. Une autre heure arrachée à sa vie chargée, à son monde. Le temps passe. 21 h 45. Dominique attend, et plus les minutes courent, plus son cœur s’affole. Camille s’étonne : « Ben, il est presque 22 h. Pour moi, y’a un dérèglement dans le pattern! » Fred répond : « Non, attends, tu vas voir! » 22 h 04. Anne fait son entrée dans le Garde-Robe. En un regard, elle a retrouvé Dominique. Elle lui prend les mains, lui baise les joues, l’embrasse du regard. Elle l’aime absurdement, viscéralement. Dominique l’entoure de ses bras, lui envoie mille baisers invisibles et garde au fond d’elle-même ses déceptions d’amante singulière. Camille constate : « Bon, OK, c’est peut-être le seul espace temporel où elles peuvent se voir. Mais Fred, on est loin d’un épisode de Fringe! » De l’autre côté du bar, Anne et Dominique s’observent un instant et commencent à parler en même temps. Ça fait trop de temps, trop de jours que leurs voix ne se sont pas confondues. Elles sont boulimiques l’une de l’autre : les petites doses ne suffisent plus. Anne prend la parole : « Dominique, ma sweet Dominique, j’ai bien failli ne pas venir. C’était compliqué. Tout devient terriblement… » Dominique poursuit : « … difficile, prenant, douloureux? » Anne esquisse un léger sourire : « Oui, c’est ça, douloureux. » Dominique sait ce qui s’en vient : un genre de phrase comme  Toute bonne chose a une fin. Elle regarde ailleurs, alors qu'Anne continue : « Comprends-moi. Je n’y arrive plus. Au début, c’était léger, mais maintenant, c’est plus intense. J’peux pas vivre ça! »

Dominique écoute, comprend, relativise la situation. Anne a raison : toute cette histoire ne mène à rien. « Que veux-tu que je te dise? D’accord, Anne, c’est fini. Retourne à ta vie. C’était clair depuis le début, de toute façon! » Anne lui prend la main et tient à se justifier : « Dominique, je tiens à toi. J’suis complètement… » Dominique l'interrompt : « Anne, tu pourrais vivre les choses autrement. Tu pourrais faire un autre choix. » Non, Anne ne peut pas. Elle vit avec David depuis trois ans. C’est l’homme de sa vie. « Je ne peux pas quitter ma vie pour une inconnue... et je ne suis pas lesbienne. Tu le sais! », lui rappelle Anne. Dominique se lève et commence à s’habiller. Elle regarde son amour impossible, et des larmes lui couvrent les yeux comme un bandeau invisible. « Je savais que ça ne dure-rait pas, mais j’espérais », avoue Dominique. Elle se retourne et marche vers la sortie. Anne reste immobile, clouée à sa chaise, meurtrie.

Fred et Camille ont suivi la scène de loin. « Tu vois, les autres fois, elles partaient les deux ensemble. Y’a quelque chose qui cloche. J’vais aller la voir », décide Fred. Camille dévisage son amie : « T’es pas un peu freak? C’est pas nos affaires! » Fred rétorque : « La fille est blanche comme un drap. On dirait qu’elle va s’effondrer. Je reviens. » Fred s’approche de la table. Anne n’a pas bougé. « Ça va? », aborde Fred. Anne répond un vague : « Oui, oui, je pense. » Elle se frotte les yeux avant de s'ouvrir à Fred : « C’est la première fois de ma vie que ça m’arrive, un sentiment aussi fort. J’pensais jamais ressentir ça pour une fille! J’ai un chum et... ! » Anne s’arrête sec : elle est en train de se confier à une étrangère. Fred la questionne : « Personne n’est au courant? » Anne assure que non et se met à tout raconter du début : leur rencontre, leur histoire, ses craintes. Tout à coup, Dominique fait demi-tour vers le Garde-Robe, comme si elle entendait Anne. Fred la voit entrer et retourne voir Camille, que la curiosité dévore. « Et c’est quoi, le mystère? », veut-elle savoir. Fred regarde Anne et Dominique s’enlacer, se parler. Non, en fait, il n'y a rien de bien mystérieux. Juste deux filles amoureuses qui tentent de relier leur monde parallèle!