Place au Village

Vers un civisme partagé : une main tendue

André-Constantin Passiour
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Au cours des derniers mois, des incidents avec des itinérants et toxicomanes ont occupé le devant de la scène au centre-ville de Montréal, et par le fait même miné la confiance des citoyens – résidants, commerçants et visiteurs – envers les autorités politiques et policières, tout en questionnant la pertinence de l’existence de plusieurs dizaines d’organisations venant en aide à cette clientèle de «marginaux». Ainsi, en moins de trois mois, quatre commerçants ont été agressés dans le secteur du Village, tandis que plus d’une trentaine d’agressions de tous genres sont survenues dans les derniers mois. À tout cela se sont malheureusement ajoutés les deux itinérants, en état de crise, tués par des policiers sur la rue St-Denis en juin et au métro Bonaventure récemment, sans oublier le décès du passant de la rue St-Denis, victime d’une balle perdue. Il est plus qu’évident que ces trois décès, itinérants ou simple citoyen, sont trois décès de trop!

Même si ces trois décès ne sont pas survenus dans le Village gai, un malaise persistant s’est installé durant cette même période dans la communauté LGBT, concernant principalement des incidents «homophobes» (agressions verbales et/ou physiques) impliquant des «marginaux», qui sont beaucoup plus fréquents qu’auparavant dans le Village.

Des regroupements de résidents, auxquels se sont ajoutés la Société de développement commercial (SDC) du Village et l’organisme « Spectre de Rue », mettra sous peu en branle une campagne de sensibilisation et de civisme dans le secteur du Village gai. Campagne qui, nous l’espérons, sera reprise par les autres quartiers de Montréal qui vivent les mêmes problématiques.

La SDC du Village tente ainsi de bâtir de nouveaux ponts avec son environnement immédiat. Le récent rapprochement avec l’organisme « Spectre de rue » en est un bel exemple. Fort d’une expérience de 22 ans dans le quartier, Spectre de rue vient en aide aux toxicomanes, aux itinérants et aux jeunes de la rue. Tous espèrent qu’une meilleure compréhension des problématiques s’installera de part et d’autre en vue de trouver des solutions durables, dans le respect de chacun…

Spectre de rue est un organisme qui a évolué avec le temps, avec les besoins : des travailleurs de rue, un programme de distribution de matériel de consommation et pour le travail du sexe (condoms et lubrifiants), récupération des seringues dans l’environnement, centre de jour, le programme TAPAJ (Travail alternatif payé à la journée, pour la réinsertion sociale)… tout ça dans un objectif de réduction des méfaits. D’ailleurs, plusieurs personnes du quartier ont dû assister à la naissance du programme « Travail de milieu », il y a une bonne dizaine d’années. Danny Raymond, l’initiateur du projet, arpentait le secteur, poubelle et bac à la main pour ramasser seringues et déchets.

Malheureusement, les incidents des derniers temps ont presque mis dos-à-dos les organisations d’aide aux itinérants et les citoyens «non marginaux», au point de voir poindre le début d’un mur d’intolérance. «Beaucoup de gens dans la rue souffrent de problèmes de santé mentale, qui vont de légers (ex. : la dépression) à lourds, et même très lourds. Avec la désinstitutionalisation, amorcée dans les années 60 au Québec, on les a jetés à la rue, tout simplement. Lorsque vous mélangez à cela la consommation de drogues chez des gens qui ne sont pas suivis ou qui ne prennent pas leurs médications, vous obtenez un cocktail explosif. […] On sait que tout cela crée des conflits», indique Stéphane Royer, travailleur de milieu chez Spectre de rue.

Alors, que faire? Devrait-on mettre sur pied de nouvelles ressources? «Il faut apporter une importante nuance lorsqu’on parle de manque de ressources, opine pour sa part Sophie Auger, elle aussi travail-leuse de milieu chez Spectre de rue. Il y a suffisamment de ressour-ces. Ce qu’il faut, c’est une meilleure prise en charge, une spécia- lisation qui tient compte des gens ayant des problèmes de santé mentale et de toxicomanie. On a besoin de soins spécialisés, du long terme, du logement supervisé, du suivi avec les personnes afin qu’ils prennent leur médication, etc. En ce moment, c’est le phénomène des «portes tournantes» et ces gens ne sont pas soignés. C’est donc toujours à recommencer.»

L’Accueil Bonneau, Old Brewery Mission, la Maison du Père, le Refuge des jeunes, etc… il y a des endroits pour les itinérants. «Mais les refuges fonctionnent selon un certain horaire, avec les ressources matérielles et le personnel limités, dû au manque de financement. Le reste de la journée, les itinérants sont laissés à eux-mêmes, sans aide pour faciliter les démarches menant vers une stabilité. Donc, encore-là, ce ne sont pas les ressources qui manquent, mais plus d’argent pour développer une variété de programmes et fournir aux organismes déjà existants les dispositifs nécessaires pour y arriver, poursuit Sophie Auger. Stéphane Royer indique qu’en Ontario, de tels organismes reçoivent cinq fois plus d’argent qu’au Québec pour s’occuper globalement de ces personnes…

Lors de cette rencontre tenue dans les bureaux de la SDC du Village, citoyens et organismes d’aide aux itinérants font les mêmes cons-tats. Effectivement, il y a eu une hausse des incidents violents dans Ville-Marie, dont le Village gai n’est qu’un petit îlot. «Depuis un certain temps, la drogue qu’on trouve au centre-ville est coupée de toutes sortes de produits dangereux, elle est de très mauvaise qua-lité, continue Stéphane Royer. Tout cela rend les utilisateurs de ces drogues plus agressifs qu’auparavant. C’est malheureux, mais c’est comme ça.» On estime le nombre de toxicomanes vivant à Montréal à environ 12 000. «Mais il n’y en aurait qu’une minorité qui sont des cas véritablement problématiques, croit M. Royer. C’est un microcosme de la société, il y a de tout. Il y a des «cabochons» chez certains d’entre eux, comme partout ailleurs, et c’est de ces cas lourds qu’il faut s’occuper en priorité. Et malheureusement, ce sont eux qui font mauvaise presse pour tous les autres.»

M. Plante, de la SDC, confirme que la situation de l’itinérance est loin d’être nouvelle dans le secteur Centre-sud de Montréal et qu’elle existait bien avant que la communauté gaie s’installe dans ce même secteur il y a déjà 30 ans. « Par contre, cette cohabitation s’est toujours relativement bien déroulée, sauf depuis quelques années où une forte dégradation est observée, autant dans le Village que dans le centre-ville » de continuer M. Plante, qui habite le centre-ville depuis 15 ans. « Nous sommes loin de l’époque de l’itiné-rant qui se promenait avec son petit 10 onces de fort, caché dans un sac de papier brun, qui a toujours fait partie du paysage urbain de façon non-violente. Les drogues dures, de très mauvaises qualités vendues autour du Parc Émilie-Gamelin, font des ravages incroya-bles chez les gens de la rue. La violence dans la rue n’est plus tolérable et nous devons revenir à un niveau de civisme acceptable pour tous. C’est précisément grâce à des efforts concertés de groupes de résidents, de commerçants et d’organismes solidement implantés dans le secteur comme «Spectre de rue», que nous retrouverons une meilleure qualité de vie pour tous.

En terminant, d’ajouter M. Plante, «Je ne saurais trop insister sur le fait qu’il est également primordial d’appuyer nos élus municipaux dans leurs demandes auprès du gouvernement du Québec, puisqu’il s’agit effectivement d’un problème de santé publique qui sévit actuellement à Montréal. Il faut que cesse ce phénomène des « portes tournantes » qui ne fait que gas-piller les ressources actuelles, sans apporter de solutions durables. Montréal mérite beaucoup mieux!»

 

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Publié le 23 janvier 2012

par André-Constantin Passiour