le garde robe de Frédérique

Une nuit entre 2011 et 2012

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
La frénésie des fêtes gagne le Garde-Robe : le bar est plein, les éclats de rire des filles résonnent et se propagent au-delà des murs! «Ouf! Quelle ambiance, ce soir! C’est la fête!», s’exclame Camille, dont le sourire ressemble à une demi-lune scintillante! Éloi la serre dans ses bras. «T’es en feu, ma Camillou!», lance-t-il en riant. «Oui! Ma session est finie, et j’ai quelques jours de congé. J’vais passer mon temps à flâner chez moi et chez toi!», planifie Camille. «Ah! Oui? J’pensais que tu étais pour te retrouver chez une nouvelle conquête!», s'étonne Éloi. Camille feint de ne rien entendre. Elle n’a rien à dire à ce sujet. Elle attend une réponse, un mot, peut-être un geste. Éloi reprend : «Mais, je comprends pas. Où est ta bargirl préférée?» Comme si Camille le savait.

Depuis la dernière nuit, elle n’a pas de nouvelles de Fred. Elle a disparu. Restée sans réponse à ses textos, Camille n’a pas insisté. Elle répond avec une fausse indifférence : «Je sais pas. Elle a peut-être pris congé…» Éloi prend son air de Sherlock Homes : «Hum! Hum! Alors, aucune nouvelle? C’est surprenant, il me semble que vous vous étiez rapprochées.» Camille le regarde avec son air d’impatience, alors qu'il poursuit : «Tu me disais tout avant, et tu ne peux rien me cacher, alors crache le morceau!» Camille finit son verre : «J’vais commander un gin-tonic.»

À ce moment, Fred fait son entrée en vitesse. Les cheveux détachés, maquillée; elle est flamboyante! Camille en a des palpitations quand elle la voit passer de l’autre côté du comptoir. Jonathan, lui, accueille Fred avec un brin de colère : «T’es en retard de deux heures!» Fred regarde son partenaire de travail et explique : «Je sais. Je sors d’une entrevue dans une maison de production! On veut mon scénario. Je capote!» Camille attend un signe avant d’aller la voir. Elle retourne vers Éloi, qui, avec son œil du faucon, remarque : «Oh! Bargirl est de retour à son poste! Tu dois être contente!» Camille perd patience : «Éloi, arrête!» Éloi insiste : «Qu’est-ce qui se passe? T’as un flirt...» Camille hésite : «Je sais pas, j’ai… En tout cas, j’ai…» Éloi l’observe avec un air douteux : «Ben, dis-moi pas que… Non… T’as enfin vécu ton fantasme d’ado? Bravo!» Éloi pouffe de rire : «Et sa blonde? Et tes principes? Franchement, Camillou, j’suis horriblement déçu!» Elle lui donne un coup de coude et passe aux aveux : «OK, on a passé une nuit ensemble. Elle n’a plus de blonde. Et pour le reste… je sais pas.»

Non, elle ne sait toujours pas, car Fred est redevenue un fantôme tellement en chair, palpable, qui la fascine, mais qui la laisse perplexe. Ce soir, elle est si près et si loin à la fois.

Frédérique arpente des yeux le bar. Son regard se pose. Elle est là. Camille doit lui parler. Trop d’images refont surface. Ah! si seulement elle savait ce qui la tiraille! Camille est comme le vent, un vent fougueux. Son cœur flotte au-dessus du ciel, dans les souvenirs de ses ex. Fred, qui aime le hasard et l’aventure, veut sentir ses pieds sur la terre ferme. Les envolées passionnées lui donnent la frousse. De quoi a-t-elle peur? Camille l’observe servir ses clientes, ressentant une flamme sauvage lui brulant l’estomac. Éloi l'extirpe de ses pensées : «Tu vas pas dire salut à BG ? Il m’semble qu’elle n'attend rien que ça!» Camille s'avoue perdue : «BG? Éloi, de qui tu parles?» Éloi s'explique : «De Bargirl! Arrête de te ronger les ongles et de faire ta princesse. T’as quand même passé la nuit avec!» Camille se décide enfin : elle se lève et s’approche de la cohue du bar. Fred est «dans le jus». Une quinzaine de filles attendent. «Salut! T’es dans le rush!», remarque Camille. Fred esquisse un bonjour poli. Camille reprend : «J’suis dans le fond avec Éloi…» Fred acquiesce : «Je sais, j’t’ai vue. J’ai pas eu le temps de…» Camille la coupe : «Y’a pas… ben si tu as deux minutes.» Fred l’arrête : «J’ai eu tes messages, j’ai…» Camille sent le malaise s'amplifier : «On se doit rien, Fred. J’voulais juste te dire que…» Elle se fait littéralement tasser par une cliente en manque d’alcool. Le moment est mal choisi. Fred lui fait signe de l’attendre; elle va prendre une pause plus tard.

Camille rejoint Éloi, qui s'informe : «Et comment va la
resplendissante Fred?» «J’en sais trop rien. Elle travaille, et
c’est moche d’attendre après une fille dans un bar. Ça fait loser.» Éloi éclate encore de rire : «Bon, madame la comtesse n’a pas ce qu’elle désire! Peut-être que si tu savais ce que tu veux, tu te sentirais moins poche!» Sur ces mots, Fred se pointe à leur table. Éloi la salue gentiment et se lève pour les laisser seules, tout en glissant à l’oreille de Camille : «Alors, tu te sens moins loser?»

Fred prend place et tripote nerveusement son foulard. Camille entame la discussion : «J’ai beaucoup pensé à toi depuis…» Fred enchaîne : «Depuis la... euh...» Camille reprend : «Ouais, c’était super. J’veux dire, ce serait bien de se revoir, mais sans pression, sans attente, juste de même.» Fred hésite : «En amie, en…» En amie? Non, Camille ne veut pas être son amie. Elle veut autre chose. Fred se lève : «Il faut que je retourne au travail. On s’appelle dans les prochains jours?» Camille la salue sans rien ajouter. Fred veut être son amie! Éloi revient et veut tout savoir : «Alors?» Camille résume : «Elle veut être mon amie, je pense!» Éloi la réconforte maladroitement : «C’est beau, l’amitié. Et ça dure plus longtemps!» Camille, qui ne peut se contenter de la réponse de Fred, fonce vers le comptoir : «Fred, peux-tu venir, s’il te plait? J’veux juste clarifier quelque chose». Fred la suit : «Où on va?» Camille répond : «Dehors, cinq minutes.» Fred hésite : «Camille, ça peut pas attendre à plus tard, à demain?» Il semblerait que non. Elles sortent. Camille entoure Fred de ses bras : «Je ne sais pas pour l’amitié!» Fred rétorque : «Je ne sais pas pour l’amour!» Camille insiste solennellement : «Mais je suis sûre qu’une autre nuit avec toi…» Fred sourit : «Avant 2012! On ne sait jamais comment le vent peut tourner!» Elles s’embrassent, laissant le fil de l’amitié les emporter ailleurs!