le garde-robe de frédérique

les signes contradictoires

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté

Frédérique regarde sans arrêt la porte d’entrée. Elle attend son amie avec une boule au creux de l’abdomen. Elle doit prendre une décision et a besoin de sa conseillère spirituelle et amoureuse. Décider, ça demande de la détermination, ce qu'elle n'a pas. Alors, comment pourrait-elle en avoir pour quelqu’un d’autre? C’est tranquille, ce soir, et décembre se joue bien des souhaits qui peuvent animer les filles du Garde-Robe.


Mais toutes les princesses de l’hiver à venir ne s’endormiront pas. Elles veillent au tournant d’une histoire remplie d’espoir, au premier baiser du one night de la dernière semaine, au téléphone qui va sonner, à la fin d’un amour passager. Frédérique connait les voeux de ces cigales de la nuit qui dansent pour rencontrer cette douceur et guérir l’amertume de sombres inquiétudes. Mais elle est inquiète, ce soir. Elle n’est plus juste une spectatrice; elle est au cœur même d’un dilemme absurde.

Anne-Marie se pointe au bar, tout enjouée, et s'annonce : « Fred! Ça y est, j’suis là! Tel que promis! » Fred sourit et se réjouit : « Bon, y’était temps! T’es enfin sortie de ta tanière! » Anne-Marie rétorque : « Ça va, Madame-ici-et-maintenant! C’est quoi, l’urgence? » Anne-Marie est la meilleure amie de Fred, qui la suit depuis bientôt dix ans. Elle connait tout de sa vie. Anne-Marie, « la sage », partage sa vie depuis douze ans avec la même fille. « Alors, tu me racontes? As-tu des nouvelles? », demande celle qui peut être considérée comme le roc de la stabilité amoureuse. Fred maugrée : « Non, rien. Elle ne m’a pas rappelée ». Anne-Marie s’exclame : « Ben, c’est sûr que Claudie a dû faire le saut quand elle s’est pointée au bar et qu’elle t’a vue avec ta nouvelle amie! » Fred hésite à répondre, car Camille n’est pas sa « nouvelle amie ». Anne-Marie reprend : « Veux-tu bien me dire à quoi tu joues? Y’a deux mois, c’était l’extase. C’est quoi, ces relations? » Fred se sent comme une collégienne qu’on punit. Elle répond : « Je sais, je sais pas. On dirait que ça devient compliqué, et puis y’a… » Anne-Marie l'interrompt : « … cette fille qui t’ignore en ce moment. Elle s’est trouvé un autre nid, ton amour d’adolescence. Vous agissez toutes les deux comme si vous aviez quinze ans. T’en as le double. Réveille, Fred! » Fred se défend : « C’est pas ça. Tu comprends pas. Claudie veut que… » Anne-Marie s'impatiente : « Elle veut quoi? Que tu arrêtes de la voir? Frédérique, tu sais que j’t’adore. J’t’ai toujours soutenue, mais j’ai comme l’impression que tu dérailles. Elle est là pour de vrai, ta Camille. Elle est comme le vent! »

Les propos d’Anne-Marie enragent Fred, qui ne supporte ni le ton ni la hargne de son amie. Fred explose : « Mais ça va! Tout le monde ne peut pas être comme toi et avoir un couple parfait, une vie parfaite! » Anne-Marie rétorque : « Mais qui te parle de couple parfait? Ça n’existe pas. Personne n’est à l’abri de rien. Il faut juste savoir faire les bons choix, et “Miss Vancouver” n’en fait pas partie! »

Fred rectifie : « Mais arrête, Anne! Il ne se passe rien avec elle, et Claudie ne veut plus me voir ». Anne-Marie reste silencieuse un moment et observe Frédérique : « Cette fois-ci, mon amie, tu as tout dans les mains. Mets ton jeu sur la table. Si tu ne veux plus être avec Claudie, quitte-la, mais ne va pas t’imaginer que c’est sa faute! » Complètement déboussolée, Fred ajoute : « Je ne sais pas quoi faire ». Anne-Marie mets les points sur les I : « Ton amitié “particulière”, c’est de la frime. Nous le savons, et Claudie aussi! » Fred soupire. Si elle fumait, elle aurait envie d’une cigarette. Pendant qu’elle s’efforce à comprendre le point de vue de son amie et de servir ses clientes, une invitée-surprise fait son entrée.

Camille est là, accompagnée d'une rousse élégante. En voyant la mine de Frédérique, Anne-Marie comprend tout de suite. « C’est elle, Camille! Wow! C’est qui, l'autre fille? », s'interroge-t-elle. Fred n’en sait rien, mais à voir le sourire de Camille et la main qu’elle lui envoie en guise de salutations, elle peut en venir à au moins une conclusion : ça ressemble drôlement à une date. Anne-Marie décide de rentrer chez elle. Sa mission est accomplie et ses impressions, confirmées. Elle embrasse chaleureusement Frédérique et lui dit : « J’n’ai pas toujours raison, mais ta supposée amitié me semble bien fragile. On s’en reparle demain. » La déception de Frédérique est palpable. Elle vient d’être reléguée au statut de vague connaissance. Camille s’est engouffrée dans le fond du bar sans lui dire un mot.

Quelques heures plus tard, le bar presque vide, Fred s'apprête à fermer, alors qu'elle n’a pas revu Camille. La vie lui envoie un signe, pense-t-elle. L’amour compliqué et l’amitié ambigüe sont à proscrire. Elle allume son cellulaire : deux, puis trois messages textes retentissent. La vie lui envoie assurément des signes plus contradictoires les uns que les autres. Elle prend son manteau et file à toute vitesse.