le garde-robe de frédérique

besoin D’air

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté

Le Garde-Robe affiche des couleurs automnales, et Éloi y arrive avec un air d’enterrement, la barbe trop longue et les traits tirés. Camille l’accueille et lui dit en l’embrassant : «Ça sent le drame conjugal!» Éloi acquiesce : «Ben, c’est pas le party. Et toi, depuis que t’es de retour à Montréal, t’es rendue ici toutes les fins de semaine! Y’a plus moyen de te voir!»

Camille s’oppose : « On se calme! Premièrement, t’es tout le temps booké, et ça t’a pris trois jours avant de me rappeler! » Éloi se gratte la tête et lui donne raison : « Ouais, s’cuse… je cours après mon ombre depuis quelque temps. » Frédérique s’interpose : « Salut! Alors, j’te sers quoi? » La mine abattue commande : «Un double whisky, s’il te plait!» Il se tourne vers Camille : «J’comprends maintenant pourquoi tu traînes ici!» Camille se défend aussitôt : « On est juste amies, c’est tout. Elle a une blonde.» Éloi lui lance son fameux regard qui veut dire : «tu me racontes n’importe quoi! » Camille tente une esquive : « De toute façon, on n’est pas là pour parler de moi. Qu’est-ce qui se passe? » Éloi se gratte encore la tête, geste contrastant avec sa personnalité habituellement si désinvolte. Il décrit ce gouffre profond dont il tente de sortir. Il se sent piégé au fond de lui-même. Difficile d'aimer l’homme de sa vie comme il savoure sa liberté, négocier ses aventures en évitant de tout perdre, sauver son couple ou tout balancer au hasard! Camille reste bouche bée : «Mais attends! Tu as trompé Ron avec un autre gars? Je pensais que c’était de l’histoire ancienne, que tout était clair entre vous deux…» Éloi commande un autre verre et s'apprête à mettre les points sur les I. «Premièrement, je ne l’ai pas trompé. Je déteste ce mot. Je veux simplement revenir à notre relation d'avant, alors que Ron était à Toronto, qu'on était libres de faire de ce qu'on voulait lorsqu'on était séparés. On était heureux et on s’aimait passionnément! C’était le meilleur des mondes… et maintenant, on se rend des comptes, on prend des habitudes, on s’étouffe. Le pire, c’est que ça lui plait!» Camille écoute Éloi et, malgré sa surprise, elle reconnait son meilleur ami, celui qui refuse de faire des compromis, celui qui pense que l’amour ne se négocie pas. Éloi poursuit : « Mais c’est vrai! Ça fait cinq ans qu’on est ensemble. On a troqué la formule gagnante pour un tout inclus, et je ne sais plus quoi faire. » Frédérique se joint à la conversation et y va de sa théorie personnelle : « Tout ce qui compte, c’est que vous soyez honnêtes l’un envers l’autre. Et, Éloi, la liberté n’a rien à voir avec la fidélité sexuelle!» Il rétorque : « Je sais. L’amour non plus, d’ailleurs. Je l’aime profondément, mais je doute que nous arrivions à trouver un terrain d’entente. » Camille observe Frédérique discourir sur le thème de l’engagement, sur les couples ouverts et fermés, sur l’amour avec et sans la passion. Elle s’enflamme devant les propos flegmatiques de sa bargirl préférée: «OK, madame Zen. C’est bien beau, ton exposé sur le cycle de vie de l’amour, mais la réalité, c’est pas ça. On ne peut pas faire abstraction des peurs, des valeurs, et… de toute façon, je comprends Ron…» Elle se tourne vers Éloi : «Excuse-moi Éloi, mais moi, je capoterais aussi si ma blonde avait besoin d’air! » Éloi prend une grande gorgée, fait une moue d’exaspération et prépare sa défense. « Primo, j’aime mon chum. Secundo, j’ai besoin d’air parce que j’ai juste pas envie d’une routine…» Camille revient à la charge : «Come on, Éloi! Tu veux aussi triper quand ça te tente! » Frédérique intervient : «En tout cas, moi, je pense qu’il faudrait aussi que ton chum: « Non, mais de quoi je me mêle? T’es de quel bord?» Fred balbutie «D’au… d’aucun bord. C’est juste une
opinion. Un couple, ça se fait à deux, et si les deux ne sont pas d’accord, tu romps ou tu fais des compromis. » La conversation commençant à déraper, Éloi ne sait plus quoi penser. Camille ne démord pas de ses principes et Frédérique sent qu’elle en a trop dit. Quelqu’un vient soudainement mettre un terme assez vite à ce dérapage : Ron fait son entrée dans le Garde-Robe. Camille, qui ne l’a pas vu depuis six mois lui saute dans les bras : «Hey you! Comment tu vas?» Il la serre et répond :« Not so bad, you know me! Et toi, tu es très belle! Your breakup didn’t affect you at all. » Camille sourit : «Life goes on for everyone…» Ron acquiesce : «Yep! Avec ses hauts et ses bas!» Il s’approche d’Éloi. Ce dernier l’embrasse doucement : «J’suis content de te voir. » Ron le regarde tendrement. «Moi aussi. Let’s go talk about all this…» Éloi appuie : «OK.» Les gars partent et Camille s’en veut d’avoir été aussi tranchante : «Ouais, je ne l’ai pas vraiment aidé. J’ai comme manqué d’objectivité.» Fred s’en amuse : «Tu as été fidèle à toi-même, un peu dramatique. Y’aurait pas comme une forme de projection dans tout ça? Peut-être ton histoire avec ta prof…» Camille s'étonne : « Ah! tu crois? Non! J’ai mes valeurs et mes rêves. Et toi, depuis quand es-tu devenue une spécialiste du couple? Peux-tu affirmer solennellement que tu es complètement honnête avec ta blonde?» Fred hésite à répondre. Elle n’a toujours pas dit à sa copine que Camille était de retour et qu’elles s’étaient revues plusieurs fois. Un texto retentit. Fred regarde. C’est Claudie, sa blonde, qui vient la rejoindre. Il faut que Camille parte, car elle n’a pas envie de tout expliquer... pas maintenant!