Le garde-robe de frédérique

LE PALAIS DES FANTÔMES

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Une autre vendredi soir s’amorce au Garde-Robe. Frédérique essaie de se sortir de sa morosité. Ses projets de scénario tombent à plat. Elle s’accroche à un rêve inventé de toutes pièces.Elle veut créer quelque chose, elle veut laisser sa trace. Elle rêve à une maison sur le bord la mer, mais l’été tire à sa fin, et elle n’a pas bougé de Montréal. Sa relation avec Claudie est figée dans la courbe d’une montagne qu’elle n’arrive pas à gravir. Chaque brouille a l’effet d’un pic dans la glace; la fracture s’agrandit.


«Salut Fred!» La voix comme un doux zéphyr, Camille est de retour! Fred sourit : «Ah! Une revenante, ça fait quoi… presque un an?». Elle acquiesce : «Oui, un an. Je suis de retour depuis peu à Montréal!». Frédérique la dévisage, amusée. Comme il est agréable de revoir un visage que l’on a aimé. Même si l’amour a su faire son chemin ailleurs, il en reste toujours des empreintes, des impressions. «Tu es venue toute seule?», lui demande Frédérique. «Oui, j’avais envie d’un verre, de replonger dans le gai Montréal, et on m’a dit que tu travaillais encore… alors, me voilà!», explique Camille. Sa dernière phrase la gêne. Camille rougit de son impertinence et reprend : «Mais j’veux pas te déranger. J’te prendrais juste une blanche et je te laisse travailler!» «Voyons, tu ne me déranges pas. J’vais aller servir le groupe et je reviens. J’suis contente… la dernière fois, tu es partie tellement vite et tu as disparu… Cette fois-ci, je te garde avec moi», promet Fred.

Fred se surprend d’être aussi heureuse de la voir. Elle prend ses commandes et la fixe du coin de l’œil. Camille a changé : son visage est plus triste. Elle se remet probablement d’une histoire. Camille lui envoie un sourire quand bondit tout proche d’elle une grande brune qu’elle connait trop bien! «Camille! Ça fait longtemps…» s’impose la belle. «Catherine! Je… Oui… Peut-être deux ans… ou moins, en tout cas longtemps… mais tu, tu vas comment?», hésite Camille. Catherine va bien, très bien, elle a ouvert son resto dans Villeray, vit avec sa blonde Jessica depuis un an. Elle n’a pas donné signe de vie depuis leur rupture définitive. Camille replonge en arrière : «Tu te souviens la dernière fois qu’on s’est vues, au party d’Éloi?». Catherine rétorque : «Oui, je me souviens, mais j’ai préféré oublier. T’avais déjà ouvert la porte à ta prof! Mais c’est comme loin tout ça maintenant». «Je sais, le temps passe tellement vite… tu as vraiment l’air bien!» complimente Camille. Catherine acquiesce et reprend : «Oui, j’aime la vie que j’ai et… en ce qui concerne nous deux, tu le sais comme moi, c’était mieux de finir! Quelle que soit la façon!» Camille pense que oui, elles se sont quittées pour le mieux, et que le« mieux» n’est pas fait pour tout le monde! Fred vient se mêler à la conversation. Camille fait les présentations : «Fred, c’est Catherine, mon… mon ex-copine!».

Catherine passe très vite à un autre thème: «Et vous deux, vous vous connaissez comment?» Fred répond : «Du secondaire. On était des amies, très proches!» Après 30 secondes d’hésitation, Catherine regarde Camille et lui murmure, surprise : «C’est elle?!», laissant traîner un léger regard hautain sur Fred. Camille se tourne la tête, un peu mal à l’aise et Fred, impétueusement, réitère : «Oui! C’est moi la fille du secondaire! Toi, si je comprends bien, t’es l’ex avant la prof d’université!». Catherine la foudroie du regard. Une vague incongrue d’animosité illégitime traverse le trio. L’ambiguïté des sentiments est un mélange explosif lorsque les cendres sont encore chaudes. Camille se sent en plein milieu d’un duel imaginaire où chacune semble revendiquer avoir été un grand amour. Est-ce que les amours fantomatiques ont des rapports hiérarchiques? Avons-nous des grandes et des petites histoires d’amour? Peut-on comparer la vitalité des sentiments à la longévité des relations ou à la force de ces impulsions que l’on appelle «le désir»? Camille s’embourbe dans sa tête alors que Catherine attend un dernier mot avant de quitter. Fred s’affaire à servir ses clientes, ne pouvant plus supporter l’ex arrogante suintant la jalousie à mille lieues à la ronde. «Je ne pensais pas te revoir ici. J’avais entendu que tu étais partie t’installer à Vancouver!» Camille pèse ses mots : «Oui j’étais à Vancouver, mais je suis revenue. Montréal me manquait, mes amis, ma famille aussi, et ça n’allait plus avec Marie-Hélène». Catherine a la réponse qu’elle attendait et reprend : «Tu regrettes?». «Quoi? D’être partie? Non! Pas du tout. Et d’être revenue… c’est pour des bonnes raisons. Je commence mon doc et j’ai du temps à rattraper», dit-elle. Catherine reprend : «Il faut que j’y aille. Ma blonde m’attend au resto d’en face. Ça m’a fait plaisir de te voir!». «Moi aussi, vraiment! On se reprend bientôt?», propose Camille. Catherine s’approche et la serre : «Camille, je ne pense pas qu’on se reverra. On laisse faire le hasard?» «Comme tu veux», s’incline Camille. Elle la regarde passer la porte. Revoir Catherine, c’est comme s’emmitoufler dans un chandail réconfortant.

Frédérique revient. Camille s’avance et lui effleure les joues d’un baiser : «J’vais te laisser. J’ai le même numéro, alors tu m’appelles quand tu veux!» Fred, l’air déçu, ajoute : «Tu veux pas rester un peu. On s’est à peine parlées! On a des années à rattraper!». Camille éclate de rire : «Des années, Non! Des siècles!» Revoir de nouveau Frédérique, c’est comme plonger d’une falaise dans la mer, non ça donne le vertige et c’est rafraîchissant! Certains fantômes sont faits pour rester dans nos souvenirs bien au chaud et, de temps à autre, il y en a un qui se glisse dans la peau d’une fille géniale. Le palais des fantômes est un palais enchanté!