Thaïlande et transsexualité

rééducation au monastère

Sébastien Thibert
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«Ils ont des règles ici, qui disent qu'un novice ne peut se poudrer, courir partout ou être efféminé». Mais Pipop reste convaincu qu'il est une femme et que la «rééducation» à laquelle il est soumis dans ce monastère thaïlandais est vouée à l'échec. À 15 ans, caché dans sa sobre cellule monacale, il s'applique délicatement de la poudre sur le nez et les joues. «Je ne veux pas que mon visage soit gras ou sale, ni avoir le teint mat». Son geste, pourtant, relève de l'insoumission. Car Pipop Thanajindawong, depuis deux ans, a été envoyé de Bangkok par sa famille pour rejoindre lee temple Wat Kreung Tai Wittaya, près de la frontière avec le Laos.

Objectif annoncé: «devenir un homme». Une mission incongrue dans un pays où la tolérance existe à l'égard de toutes les pratiques sexuelles, où les homosexuels sont relativement acceptés et où les transsexuels sont consi-dérés comme un «troisième sexe» à part entière. La Thaïlande est, de facto, l'un des pays du monde où ils sont le plus nombreux. Mais sans doute sa famille n'est pas en phase avec cette ouverture d'esprit. Elle a envoyé Pipop vivre comme un moine. Réveil avant l'aube, collecte de l'aumône et étude du bouddhisme ne le différencient pas des autres novices, dans cette étape traversée par quasiment tous les Thaïlandais, à un moment de leur existence.

Mais il suit aussi, le vendredi, un cours de maintien dans l'école qui jouxte le temple et où le directeur Phra Pitsanu assène ses évidences. «Vous ne pouvez être autre autre chose que votre véritable genre soit un homme. En tant que novice, vous ne pouvez être qu'un homme», martèle-t-il. Parfums et maquillage sont interdits, de même que le chant, la musique. Et même courir. Mais les infractions ne sont pas rares. «Parfois, nous donnons à Pipop de l'argent pour s'acheter à manger, mais il l'économise pour s'offrir du mascara, regrette le diecteur. Nous ne pouvons pas les changer tous, mais nous pouvons contrôler leur comportement pour leur faire comprendre qu'ils sont nés hommes (...) et qu’ils ne peuvent se conduire comme des femmes», assure-t-il. Il avoue tout de même que trois des six étudiants diplômés ont malgré tout décidé de devenir des femmes.

Le temple a inauguré ce cours pour jeunes entre 11 et 18 ans en 2008. Une initiative du précédent principal, Phra Maha Vuthichai Vachiramethi, qui craignait que les transsexuels — ou katoeys — dans les noviciats «fragilisent la stabilité du bouddhisme thaïlandais». Aujourd'hui, il espère que d'autres monastères adopteront ses méthodes pour «régler le comportement déviant des novices».

Mais ce discours indigne Natee Teerarojanapong, militant pour les droits des homosexuels et des minorités, pour qui tenter de modifier la perception par les adolescents de leur identité sexuelle est «extrêmement dangereux. Ces jeunes vont finir par se détester parce qu'ils auront entendus des moines leur dire que l'homosexualité est nocive. C'est terrible pour eux. Ils ne seront jamais heureux», s’indigne-t-il. Phra Atcha Apiwanno, 28 ans, estime lui aussi que la société thaïlandaise n'est pas aussi tolérante qu'elle le prétend. La stigmatisation est telle qu'il a renoncé. «Je suis devenu moine pour briser mes habitudes, pour contrôler mes expressions. Je ne voulais pas faire ça», affirme-t-il.

Quant à Pipop, il semble constamment en lutte. Il a dû interrompre son traitement hormonal qui visait à lui donner de la poitrine. De ses vêtements de femme et son maquillage, ne reste qu'une discrète couche de poudre. Mais il n'entend pas se soumettre aux pressions familiales.«Je peux les rendre fiers de moi, même si je ne suis pas un homme», affirme celui qui a abandonné son rêve de devenir hôtesse de l'air pour briguer une carrière plus classique dans la banque. Après ses études, assure-t-il, il subira une opération chirurgicale. Mais le jour de sa sortie sera une délivrance. «D'abord, je vais crier, hurler. Je serai enfin capable d'être moi-même».