le garde-robe de frédérique

si c’est pour toi, c’est moi !

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Toc! Toc! Ça cogne dans la porte. «Hey! Lou! Es-tu correcte?» Lou se remet les idées en place. Sa tête bourdonne. Elle souffle doucement. «Oui ça va! Juste une vague de chaleur. C’est le soleil!» «Ok, je t’attends au bar de Frédérique.» «OK.» Lou sort de sa cachette. Trois filles sont là à se replacer les cheveux. Elle se sent dévisagée, mais il n’en est rien, elles ne la remarquent même pas; elles font comme tout le monde et essaient de se plaire devant le miroir, comme si elles essayaient d’être quelqu’un dans le regard de l’autre. Lou n’y voit que son reflet.?Elle sort, Edith l’attend. Elle a rencontré quelqu’un.?Elle a les yeux dans les étoiles, et Lou se sent minuscule devant elle. «Es-tu correcte? J’t’ai commandé une bouteille d’eau», demande Édith. Fred se penche sur Lou : «Une légère insolation peut-être.?La sangria et le soleil t’ont grisé le cerveau.» Lou acquiesce : «Oui c’est ça, sûrement.» Mais elle pense plutôt que c’est son cœur qui a reçu la décharge, encore une fois. Édith lui masse tendrement la nuque. «Ça va mieux, ma belle?» «Oui, merci!», répond Lou. La main d’Édith, son sourire, son assurance et sa voix qui se savoure comme un macaron au chocolat. Un texto retentit, Édith regarde : «Ah! C’est ma nouvelle date! Je reviens, je vais l’appeler». Elle s’éloigne. Lou retient sa respiration, retient sa déception. Le laisser-aller ne lui sied pas bien, mais elle ne fait rien pour s’aider : elle garde tout pour elle, elle ne sait pas comment s’ouvrir, elle ne sait que ressentir. Frédérique aime bien cette fille discrète. Elle l’observe depuis des mois, toujours aux cotés d’Édith, en retrait des autres. Lou, 28 ans, finit son bac en études allemandes, travaille comme cuisinière dans le café de son frère, vit dans son deux et demi et rêvait d’aller vivre à Berlin… mais c’était avant Édith. Son coming-out : elle avait 23 ans, elle revenait de son voyage en Europe. Ça faisait six mois qu’elle était partie, elle n’était pas seule; une jeune Allemande l’accompagnait. Il n’y avait rien eu à ajouter, l’invitée fût choyée et la mère de Lou s’est trouvée à consoler sa fille d’une peine d’amour quelques mois plus tard. La peine, elle connait. L’amour lui semble inaccessible, le partage amoureux est une denrée rare dans sa vie depuis quelques temps.

Édith revient : «Bon, elle ne viendra pas. On va se rejoindre plus tard!» Lou en est presque ravie, car elle préfère ne pas se retrouver en face de la nouvelle fille qu’Édith va fréquenter. De toute façon, celle-là ne restera pas plus longtemps que les autres! Pourtant la jalousie lui pèse.?Elle n’aurait qu’à la regarder elle comme elle le faisait au début de leur rencontre pour trouver la femme parfaite. Ah, si Lou avait pu trouver les mots! Édith raconte avec excitation les moindres détails de sa première rencontre avec l’Autre! Lou écoute, intervient peu, et démontre même une certaine indifférence. «Ben Lou, ça va? On dirait que tu t’en fous?», s’insulte Édith. «Hein, quoi? Non, c’est juste que…» balbutie Lou «T’es bizarre depuis quelque temps! On dirait que tu…», commence Édith. Un autre texto! Édith s’exclame : «C’est elle. Je savais qu’elle me réécrirait!» Elle s’empresse de regarder son téléphone, excitée comme une jeune adolescente qui vit ses premiers émois. «C’est super! Non?», demande-t-elle. Lou la regarde indécise. Que peut-elle répondre? Un «oui» plein de retenue sort de sa bouche pendant qu’Édith s’éloigne pour composer un message digne des contes des Mille et une nuits. Fred s’approche : «Et toi, Lou, tu vois quelqu’un ces temps-ci?» « Moi, ben non, j’suis… j’ai pas envie de rencontrer, j’suis bien toute seule», ment Lou. «Hum, c’est drôle, j’pensais au départ qu’il y avait quelque chose entre Édith et toi!», avance-Fred. Lou répond sèchement : «Non, on est juste des amies! Et s’il y avait quelque chose, elle ne serait pas accro aux textos d’une fille qu’elle connait depuis trois jours!» Fred en déduit qu’il y a un malaise, trop de non-dits.

Édith revient toute pimpante : «Elle s’en vient!» Lou roule les yeux et ne dit rien. Édith intervient : «Ben quoi! On dirait que t’as pas hâte de la rencontrer!», s’interroge Édith. Lou répond du tac au tac : «Elle ou une autre… écoute Édith, j’suis fatiguée, j’vais y aller», Édith l’observe perplexe, lui prend le bras. «Attends, Lou, qu’est-ce qui se passe?» «Rien, je ne me sens pas bien», explique Lou. «On dirait qu’il y a autre chose. Tu me connais, tu sais que tu peux tout me dire.» Lou ne sait pas, recule de quelques pas. tout ce qu’elle aurait envie de lui dire reste coincé dans le fond de sa gorge. Édith se rapproche et l’enlace tendrement. Elle glisse ses mains dans son cou et la fixe dans les yeux. «Lou, ça fait des mois que tu t’éloignes de moi, qu’on ne passe plus des nuits à regarder des films, que tu te renfermes, et maintenant, mes dates t’emmerdent. Tu ne sais pas à quel point je tiens à toi!» Lou réagit : «Justement! Moi aussi je tiens à toi et je ne sais plus comment dealer avec ça, tu comprends? j’suis j’suis…» La nouvelle fille surgit. Lou se dégage et Édith ne sait plus où donner de la tête. Elle accueille sa date avec moins d’engouement que prévu. Lou veut se retirer. «Je pars, on en reparle!» Édith la retient : «Non, attends. Dis-moi!» «C’est pas le bon moment», tranche Lou. Édith la défie : «Ce ne sera jamais le bon moment!» Lou se cache la tête dans le cou d’Édith et lui dit hésitante: «Pour moi il n’y a que toi…» Édith ferme les yeux et la serre très fort, une bourrasque lui secoue le cœur.