le garde-robe de frédérique

C’EST LA FAUTE À RILKE!

Julie Beauchamp
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Photo prise par © Robert Laliberté
Julianne est plantée devant la porte du Garde-Robe. Une dernière cigarette s’impose avant qu’elle ne fasse son entrée. Il y a foule ce soir dans les rues, et les filles se précipitent avec entrain dans les marches menant au Garde-robe. Quelques bouffées de nicotine pour lui donner le courage d’aborder la femme de ses rêves, qui sera là ce soir! À l’intérieur, Frédérique s’affaire dans un rush incroyable, tout le monde s’est donné le mot. Le soleil attise les âmes chasseresses, et les belles ont revêtu leur teint bronzé et leur sourire de vacancière. La terrasse déborde! Julianne se fraye un chemin dans la cohorte pour retrouver ses amies, elles sont accotées au bar. «Hey! Mais qu’est-ce que vous faites là? Vous n’êtes pas sur la terrasse?», s’interroge-t-elle. «C’est plein! Y’a du monde. J’ai jamais vu le bar aussi rempli! On va rester ici en attendant que les women aillent souper!», lui répond un de ses amies. Julianne commande un verre à Fred, qui la reconnait : «Salut! T’es la copine de Claudie?» «Oui oui, on s’est rencontré au party chez elle. Ça va?», répond Julianne «Oui, bien, c’est la foule?!.. Alors quoi de neuf? As-tu revu la fille qui te fait battre le cœur?» «T’as une bonne mémoire… bien, elle est ici ce soir, mais je ne l’ai pas encore vue», explique Julianne. «Super, t’as un rancard?», lui demande Fred. Julianne la regarde en faisant non de la tête : «Elle ne sait pas encore que j’ai un cœur et qu’il sursaute à chaque fois que je l’aper-çois», s’attriste-t-elle. Fred lui sert sa bière en lui disant : «Fonce, t’as rien à perdre!» Julianne se dit intérieurement : «Ouais, mais ça se peut que je ne lui plaise pas, que mon discours soit trop intense, que nos phérormones soient incompatibles!» Elle a 35 ans, ses trois dernières années ont été parsemées d’aventures passagères, burlesques et saugrenues. Elle travaille dans une bibliothèque, est une passionnée de poésie et vit avec Éli, sa meilleure amie. Son coming out à 18 ans. Son père lui a posé LA question, à laquelle elle a répondu timidement «oui».?Elle n’avait aucune envie d’en parler. Deux ans plus tard, elle lui présentait Geneviève. Sa mère, de son côté, attend encore que le prince charmant vienne conquérir sa fille!

Elle entend derrière elle : «Enfin! T’étais où?» Julianne se retourne, Béatrice est arrivée! Wow, qu’elle est belle avec ses yeux pairs et ses cheveux fous. Juste entendre sa voix, Julianne en perd la parole. Le défi est de taille. Elle s’approche : «Salut… je, tu, euh, te souviens-tu de moi, on est voisines?». Béatrice lui sourit : «Bien oui, je sais, ça va?» Si ça va… «Oui, bien. Et toi? Tu travailles encore au musée?», lui demande-t-elle. «Non, j’ai pris une pause, il faut que je termine mon mémoire.?C’est la galère ces temps-ci.» «Ha! Oui, c’est vrai! Les derniers mois qui sont les plus ardus», acquiesce Julianne. «Oui, disons que ma vie perso en a pris un coup», affirme Béatrice. Julianne reprend : «J’ai tellement eu du mal à terminer ma maîtrise, je sais exactement de quoi tu parles.» Béatrice la fixe avec ses grands yeux : «Tu travaillais sur quoi?» Elle s’intéresse, c’est bon signe. Julianne va pour répondre quand une fille surgit de nulle part, interrompant leur conversation. Béatrice lui prend le bras en signe d’excuse. «Désolée, j’ai des amies sur la terrasse, on en reparle une autre fois», promet-elle avant de filer sans se retourner. Julianne se sent un peu nulle. «Merde! Je ne l’intéresse vraiment pas, mais qu’est-ce que je pensais?» Fred s’approche : «C’est elle?» «Oui c’est elle… mais je pense que… en tout cas, elle est partie rejoindre ses amies», se rembrunit Julianne. Une heure passe sans que Béatrice ne revienne. Julianne refait le tour du bar au cas où, elle balaie la terrasse du regard.?Elle est sûrement partie. Elle salue ses amies au bar, elle décide de rentrer et va voir Fred. «C’était le fun, te revoir! Je vais partir.» «Et la femme de tes rêves?», s’informe la serveuse. «Je vais justement la laisser où elle était : dans mes rêves!», abandonne-t-elle. «Voyons, je vous ai vu discuter!», insiste Fred. Julianne répond : «On ne peut pas plaire à tout le monde.» Béatrice se pointe devant elle avec son charmant sourire : «Tu partais sans me dire… ton sujet de maîtrise?» Julianne reste surprise : «Mon mon sujet… c’était sur Rilke, le poète.» Béatrice s’exclame : «Rilke!» Julianne voit toute la lumière jaillir dans son visage et ne peut s’empêcher de penser qu’elle a vraiment les plus beaux yeux du monde! «J’adore Rilke. J’ai presque tout lu son œuvre. Il faut que tu me fasses lire ton mémoire!», s’enflamme la belle. Julianne est touchée. Béatrice la bombarde de questions; elle n’a plus le même regard.

Il est trois heures du matin, la foule quitte les lieux, Fred ramasse les derniers verres et aperçoit, assise au coin du bar, une grande brune aux cheveux fous discuter passionnément avec une rêveuse romantique! Elles se lèvent pour quitter alors que Julianne s’approche de Fred, qui lui dit : «Le rêve est devenu réalité?» Julianne rétorque : «La réalité dépasse la fiction! J’y vais… elle m’attend!» En sortant dans la nuit, Julianne lève les yeux vers le ciel. Béatrice lui demande à quoi elle pense. «Je me dis que si on est ici en ce moment, c’est un peu la faute à Rilke!», lui répond Julianne. Béatrice lui prend le bras et lui murmure : «Tu devrais dire que c’est plutôt grâce à Rilke! Et honnêtement, je ne voudrais pas être ailleurs!»